Le paradis perdu de Saladi

De l’eau, une barque, un phénix, des losanges, des bougies, une femme en forme de branche, un tapis, des corps nus étendus ou debout, les représentants des trois religions monothéistes avec leurs emblèmes religieux, des livres ouverts avec des inscriptions d’un autre âge, tel est le monde de représentations de Abbas Saladi. Tout y dénote l’expression d’un bien-être et d’une certaine nostalgie. L’univers plastique de Saladi est distinct de la vie réelle. Ses tableaux offrent en effet une vision du monde tel que le peintre aurait souhaité qu’il soit et non pas tel qu’il est.
Ce monde agit par compensation, par opposition à celui qu’il juge miné de partout : la vie réelle. Il y résout en quelque sorte les problèmes contre lesquels il bute au quotidien.
Abbas Saladi est né à Marrakech en 1952. Il est resté, durant toute sa vie, attaché à cette ville. Difficile de trouver la source d’inspiration de ses peintures. Mais on peut supposer qu’elle lui vient des images populaires, dont bon nombre se vendent justement à la place Jemâa El Fna. Un lieu cher à Saladi, puisqu’il y exposait ses oeuvres. Nous avons tous vu ces images juxtaposées sur un carton de grand format et qui représentent Médine, le combat de Ali avec la tête de la goule, etc. L’une de ces images montre Eve et Adam à proximité d’un pommier autour duquel est enroulé un serpent.
Eve et Adam sont évidemment nus, et un oiseau (une espèce de paon) est témoin de l’acte qui les fera déchoir du paradis. Or, les nus et surtout l’oiseau sont la marque distinctive des tableaux de Saladi. Il n’existe absolument rien d’obscène dans les corps nus de Saladi, parce qu’ils sont inscrits dans un temps antérieur aux codes sociaux. La quête du peintre d’un monde rendu à la pureté primitive, l’a emporté jusqu’aux origines de l’homme, voire en deçà des archétypes fondant l’organisation et le fonctionnement des sociétés. Les tableaux de Saladi sont empreints de la nostalgie d’une harmonie gouvernant l’univers et marqués d’une projection lyrique pour retrouver le paradis perdu.
Au demeurant, ses représentations intemporelles ne cèdent le pas à aucune intrigue : juste des mises en présence qui manifestent le désir du peintre d’être là. Saladi, plus encore qu’un artiste qui sait voir et faire voir de façon neuve, est un artiste visionnaire. Il ressemble à un démiurge qui construit un univers en même temps qu’il découvre sa pensée. Car l’homme est un penseur. Il a poursuivi des études de philosophie à l’université de Fès. Ce qui éloigne ses figures d’une représentation naïve d’un monde parfait. La peinture lui est méthode de recherche, moyen d’être en contact plus étroit avec ses aspirations, façon d’atteindre à une conscience plus aiguë des êtres et des choses et de leur attribuer une signification. Cette signification est indissociable de l’abécédaire d’une espèce de monde qui n’existe plus. De plus, la peinture de Saladi a rapidement tendu à exprimer des mythes dans lesquels il voyait une manière de formuler, à son usage propre comme à celui des autres, la condition d’avant la chute de l’homme. Saladi n’était pas heureux dans le monde réel. Il souffrait de maux psychiques, et ses crises d’épilepsie exprimaient peut-être son intention de perdre connaissance pour se dissocier avec le réel.
Saladi est mort en 1992. Il a bâti pièce à pièce une sorte de légende d’un monde parfait traversé de bout en bout par le souffle de la nostalgie. Il vendait ses tableaux à la place Jemaâ El Fna. Il n’appréciait guère les critiques d’art. Un jour, une vieille femme, habillée à la mode traditionnelle, s’est arrêtée devant ses tableaux. Après les avoir longuement regardés, elle lui dit : «Tabarak Allah alik».
Cette phrase avait rempli de bonheur le peintre. Il l’a répétée à nombre de ses amis. C’était sans doute la consécration de ce qu’il attendait : une reconnaissance de certaines personnes dans son monde de représentations.

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