Le péché de gourmandise

Comme beaucoup d’enfants, j’essayais de m’abstenir de manger pendant certains jours de Ramadan. Mon énergie était galvanisée par la concurrence de deux cousines. Nous étions inséparables. Elles s’appelaient Zineb et Zahra.
Ce qui nous a valu le sobriquet des 3 Z. Bien sûr, nos frasques n’égalaient pas les exploits de ce héros qui signait d’un Z ses victoires sur l’ennemi. Bien sûr, nous n’avions pas un cri de guerre comme les trois mousquetaires, mais en matière de jeu, nous étions inlassables et aurions fatigué tous les héros de la terre.
Le jeu auquel nous nous attelions de toutes nos forces, pendant le mois de ramadan, consistait à comptabiliser plus de jours de jeûne que les autres. Je voulais absolument vaincre mes cousines, et j’étais en passe de le faire, puisque j’avais réussi à avoir une journée d’avance sur elles. Plutôt mourir de faim que de me laisser rattraper ! Ma journée d’avance dans la poche, je réglais mes jours de jeûne sur les tentatives de mes cousines. Lorsqu’elles ne pouvaient plus tenir longtemps, et qu’elles se dirigeaient la tête basse vers le lieu qui consacrait leur défaite, je partageais avec elles tout ce qu’on pouvait trouver à la cuisine.
Les abdications de ce genre avaient lieu surtout l’après-midi, lorsque la faim renvoyait à leur inconsistance toutes nos bonnes résolutions. Or, un matin, mes cousines ont fait miroiter devant mes yeux un fruit auquel je ne savais pas résister: des bananes. J’avais l’eau à la bouche devant un panier où sont installés plusieurs de ces fruits à la peau immaculée.
Mes cousines étaient vraisemblablement sujettes au même désir que moi. «Je me demande si ce n’est pas un crime de jeûner aujourd’hui au mépris de fruits qui promettent de faire un feu d’artifice à nos palais» dit l’une d’elles. «Tu a raison ! À l’attaque», lui répond l’autre. À peine avaient-elles esquissé le geste de rendre effective leur attaque que je m’étais déjà emparé d’une banane. Je l’ai épluchée et mangée en un temps record. Je n’avais pas encore fini de mâcher que mes cousines ont pouffé de rire. «Nous sommes à égalité maintenant», ont-elles chanté. Elles avaient monté toute une mise en scène pour m’obliger à manger.

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