Le préjudice d’une étiquette

Abdellatif Laâbi est un écrivain engagé. Il a payé le prix de son engagement en purgeant une peine de neuf ans dans les prisons marocaines. Au demeurant, peu d’écrivains dans notre pays ont posé avec une acuité extrême la question du rôle d’un écrivain dans une société comme l’a fait Laâbi. Mais un écrivain engagé est avant tout écrivain, et son engagement n’échappe pas aux spécificités de l’écriture littéraire.
L’étiquette que l’on colle dans ce sens aux écrits de Laâbi relègue au second-plan les préoccupations littéraires de l’écrivain. La nécessité de faire face par l’oeuvre que réclame Laâbi ne peut faire oublier le caractère littéraire de ses écrits. Ses textes ne sont pas tributaires de la conjoncture d’une période, mais peuvent se lire en d’autres lieux et d’autres temps, parce qu’ils sont l’oeuvre d’un écrivain, et d’un bon écrivain. Exiger de la littérature qu’elle ait uniquement une utilité sociale, fut-elle révolutionnaire, cela revient à la nier dans ce qu’elle a de spécifique. Roland Barthes écrit dans ce sens : «L’esthétique étant l’art de voir les formes se détacher des causes et des buts et constituer un système suffisant de valeurs, quoi de plus contraire à la politique ? » Mais est-ce une raison pour que l’écrivain se tienne coi devant une situation politique qu’il condamne dans son for intérieur ? On n’aura pas laissé à Laâbi le choix de faire la part des choses, puisque la prison a voulu étouffer l’écrivain qu’il est. Double réclusion donc, celle de l’homme privé de sa liberté, et celle d’une étiquette que les nostalgiques et les révolutionnaires continuent de coller à son oeuvre. Pourtant, l’on sait ou l’on devrait savoir que l’expression littéraire est un instrument vicié lorsqu’il est utilisé à des fins politiques ou sociales : elle déréalise les actes réels. Nombre d’entre nous ont été émus par le récit des tortures subies par Lâabi.
Combien d’entre nous auront le courage de dire que l’esthétique de son écriture était pour beaucoup dans l’émotion communiquée par ses livres ?
Abdellatif est un écrivain, et il doit être considéré avant toute chose en tant que tel. Qu’il ait milité à une période de sa vie, qu’il n’ait pas voulu maintenir son oeuvre hors de son temps, cela honore l’homme. Mais cet engagement ne doit pas faire oublier l’homme de lettres qu’il est, autrement on passe à côté d’une oeuvre littéraire très vigoureuse. Laâbi publie bientôt un recueil de poésies érotiques : « Les fruits du corps ».
Bien malicieux celui qui cherchera à retrouver de l’engagement dans ce livre-là.

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