Le prêt-à-porter des Festivals

Un constat s’impose. Le plus clair des manifestations culturelles au Maroc est dédié à la Palestine. Il ne s’agit pas de remettre en question les intentions louables qui sous-tendent cette démarche. La Palestine est un Etat qui vit sous une occupation injuste et intolérable. Les Palestiniens subissent des exactions parmi les plus noires de l’Histoire contemporaine. Et les personnes qui nient cette réalité ou la masquent défient le bon-sens et prennent parti pour l’indéfendable… Là n’est pas la question. Mais lorsqu’on dénombre les festivals dédiés à la Palestine, lorsqu’on prend note des autres où ce pays est présent d’une façon ou d’une autre, on est surpris par leur grand nombre.
Au hasard : le festival des Alizés d’Essaouira, le Festival international de Rabat, le festival du cinéma africain de Khouribga, le festival international de danse de Casablanca, le festival international de théâtre universitaire de Casablanca (FITUC) et le festival international de la poésie de Casablanca. Sur toutes ces manifestations culturelles, la Palestine pèse.
Ce pays peut peser si bien sur un événement artistique qu’il peut entraîner son annulation. C’est le cas du 3ème festival national des Abidat R’ma à Khouribga. Interrogé sur les raisons de cette annulation, un officier de police nous avait répondu : « Il n’y aura pas de Abidat R’ma en solidarité avec le peuple palestinien. Il est inadmissible que nous fassions la fête tandis que nos frères tombent comme des mouches ». Mohamed El Amine Moumine, membre du comité organisateur du FITUC, justifie la présence de la Palestine dans cette manifestation en ces termes : « On ne peut pas faire la fête chez nous et oublier nos frères en Palestine. La moindre des choses est de rappeler – pour que l’on n’oublie pas – ce que vivent au quotidien les Palestiniens ». Une manifestation artistique est donc considérée comme un lieu de fête. Elle engage quelque part une responsabilité morale, engendre même un sentiment de culpabilité chez ceux qui l’organisent, en raison de la situation intenable des Palestiniens. Cela est compréhensible, mais cela peut instruire aussi sur l’idée que l’on se fait de l’art dans ce pays. C’est un divertissement, une activité supplémentaire. Tout le contraire d’une chose grave et sérieuse. Tout le contraire d’une chose qui doit rythmer la vie d’une cité.
L’art ne saurait aussi s’exercer sans payer un tribut pour sa gratuité. Poussée à l’extrême, cette logique signifie que les manifestations culturelles doivent se taire en temps de guerre, de misère, d’exodes massifs et d’autres calamités qui garnissent quotidiennement les pages des journaux. Les artistes prêteraient une oreille confuse à ce qui se passe, éprouveraient de la honte à faire de l’art en des temps durs. Or, des temps durs, il y en aura toujours. Et s’il faut absolument associer une manifestation culturelle à une situation intenable, il y a d’autres façons de le faire qu’une simple mention à l’en-tête de la manifestation. On peut commander à des artistes des oeuvres autour de la Palestine. On peut leur réclamer de faire face par l’oeuvre à cette situation. Mais non pas faire d’une mention quasi-convenue une espèce de must des manifestations culturelles au Royaume.
En accordant un grand nombre d’événements culturels à la Palestine, on risque de tomber par saturation dans l’effet inverse. Dédier un événement à la Palestine en devient une obligation dont on doit s’acquitter comme d’une formalité administrative. On risque aussi de banaliser cette question. La répétition d’une chose la vide de sa substance. Le spectateur n’y prête pas beaucoup d’attention. Il n’est pas interpellé par le sens de cette dédicace. Car en aurait-elle eu un au début, la propagation du phénomène en fait une chose si convenue qu’elle la prive de tout sens. On use une chose en la servant toujours de la même façon. Les télévisions tenues par les ennemis des Palestiniens l’ont compris. Elles banalisent des morts. Elles les diffusent avec un prototype de commentaire et d’une façon si similaire qu’ils en sont presque irréels.

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