Le regard de Delacroix sur Tanger

Le regard de Delacroix sur Tanger

«Le paradis existe sur cette terre !» s’est exclamé le peintre Pierre Matisse en découvrant Tanger. C’était en 1912. Un autre peintre français, Eugène Delacroix, tant admiré par Matisse, a eu le même sentiment en foulant pour la première fois le sol de la perle du Détroit. C’était en 1832. Les marques de cette admiration ont été tracées à la fois par l’écrit et par l’image. Durant son séjour à Tanger, Delacroix a tenu deux journaux parallèles. L’un est un carnet d’esquisse, connu depuis fort longtemps. L’autre un journal de voyage, stricto sensu, et qui est demeuré inédit jusqu’en 1997. Les auteurs du livre «Un voyage à Tanger» ont reproduit aussi bien les images que le texte. Et si les esquisses du peintre surprennent peu parce qu’elles ont déjà orné des centaines de livres, le texte, peu connu, est littéralement fascinant. On y lit l’admiration incommensurable de Delacroix pour la ville de Tanger. L’oeil du peintre s’émerveille de tout. Les costumes, les décors, les femmes, les hommes, les habitations, les odeurs, les épices, les ruelles, les postures, tout est sujet d’étonnement. Dans son enthousiasme, le peintre oppose la beauté des personnes et des habitations de Tanger à la banalité de son pays d’origine. « Peut-être que l’élégant costume des Maures et la noblesse de leur air rendaient pour nous le contraste que nous remarquions partout entre l’éclat de ce costume et l’air d’abandon de leurs bâtiments plus singulier ». Les transports de Delacroix répondent au goût pour les contrées lointaines et les ethnies non européennes, très à la mode pendant le romantisme naissant en France. L’enthousiasme du peintre pour Tanger ne constitue pas le seul attrait de son texte. Celui-ci comprend des instructions capitales sur la branche de l’Histoire qui s’intéresse à la vie courante des populations. Ainsi, l’usage du thé vert qui était très en vogue, au Maroc, dès le début du 19ème siècle, et non pas, comme cela est largement admis, à la fin du 19ème et début du 20ème siècle. Le témoignage du peintre français est sans appel à cet égard : « Le thé mériterait bien à lui seul un chapitre entier dans une histoire du Maroc : il joue un grand rôle dans tous les rapports de la vie et fut encore une de nos surprises dans cet étrange pays qui, tout mahométan qu’il est, ne connaît ni l’usage du café ni celui du tabac ». Cette phrase date de 1832 ! Au reste, « Voyage à Tanger sur les pas de Delacroix » est un livre à trois mains. Il y a, bien entendu, celle très heureuse de Delacroix, mais il existe aussi les photographies de Marc Broussard et les commentaires de la reporter Catherine Taralon. Volontiers poétique, l’écriture de cette dernière est régulièrement agrémentée de quelques belles trouvailles. Ainsi cette photographie représentant des antennes de télévision sur les toits de maisons. Commentaire : « l’antenne de télévision est l’arbre de la cité ». Les lieux qui délimitent la géographie mythique de la ville ont été photographiés, que ce soit des demeures luxueuses ou des endroits humbles. Ainsi le café où a été tournée une scène du film de Bertolucci, « Un thé au Sahara », d’après le roman de Paul Bowles. Ou cet autre lieu, hautement symbolique de Tanger, le café Hafa où se croisent ceux « rêvant de départ et de retour glorieux », et les Européens qui « viennent ici se reposer du stresse dû au paradis d’en face ». Ce livre, qui présente bien des attraits, comporte toutefois un défaut qui nuit à la qualité des photographies. La couleur bleue est envahissante. Elle est si dominante qu’elle donne des tons bleuâtres aux murs des maisons, pourtant blancs. Sans doute que l’imprimeur a favorisé le bleu pour donner un ton azuré au livre, mais le résultat n’est pas très heureux. Cette réserve n’enlève toutefois rien à la qualité de «Voyage à Tanger sur les pas de Delacroix», qui mérite d’être lu, ne serait ce que pour s’émerveiller devant le regard ingénu que le peintre français a posé sur notre pays.

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