Le regard du Goethe sur les artistes de Hitler

«L’art servile». Le titre est un trompe-l’oeil. Il n’est pas tout à fait conforme à la réalité du contenu du livre. “Servile” n’est pas à considérer dans un sens avilissant, qui tendrait à abaisser la qualité des artistes interrogés, mais à prendre au sens premier et quelque peu désuet du terme : des serfs assujettis à un maître. C’est ce dernier sens que l’on retient de la publication d’un institut culturel, censé promouvoir la culture allemande, et financé par le gouvernement allemand.
La démarche des auteurs de cette publication est quelque peu surprenante. Ils se basent sur trois films documentaires pour prendre position. Ils ne se réfèrent pas à l’époque où des artistes ont collaboré avec le régime nazi, mais fondent leur commentaire sur des films qui leur ont été consacrés. Ces trois films ont été réalisés entre 1990 et 1993, c’est-à-dire des années après la chute du 3e Reich. À un moment où l’on peut, enfin, aborder la responsabilité d’un artiste qui a servi les desseins de Hitler sans sentir le soufre. L’auteur de l’avant-propos prévient d’emblée que le succès de ces films dans les festivals doit plus au sujet qu’à leurs qualités esthétiques. Si sa position est tranchée au sujet du régime, qualifié de «terreur», il en est autrement de l’analyse qui sera faite de l’oeuvre des artistes qui ont mis leur savoir-faire au service d’une entreprise de la mort. Les films en question sont consacrés à Leni Riefenstahl (réalisatrice), Norbert Schultze (compositeur) et Arno Breker (sculpteur). Le commentaire construit autour de l’oeuvre de ces trois personnes n’est pas à proprement parler un plaidoyer, mais il tend, par le truchement de l’analyse objective, à produire un sens qui n’est pas a priori défavorable à l’oeuvre de ces artistes. On n’y trouve pas de précautions rhétoriques, mais une analyse objective, rigoureuse du contenu.
Il n’y a pas non plus de jugement moral, et encore moins une condamnation. Seule l’implacabilité d’un discours qui interroge l’oeuvre et les conditions dans lesquelles elle a été réalisée prédomine.
«Le triomphe de la volonté» (1934), le film de Leni Riefenstahl, qui a pour objet le rassemblement du parti nazi en 1934 à Nuremberg, est jugé avant tout d’un point de vue technique. Il est qualifié de «commentaire au sens strict du terme, certes plus intéressant que les films d’actualités cinématographiques, mais absolument sans artifices». Le “sans artifices” est de nature à faire hérisser les cheveux. Parce que si la réalisatrice a multiplié les prises de vue des serments solennels, si elle a placé plusieurs caméras pour avoir de nombreux angles, si elle a dynamisé des plans statiques, si elle a surtout exploité les gros-plans d’un seul homme, Hitler, c’est évidemment pour glorifier, par le biais de l’artifice, le régime nazi.
L’analyse est plus nuancée en ce qui concerne le musicien du régime nazi: Norbert Schultze. Ses compositions destinées à galvaniser l’ardeur des soldats sont jugées comme «des mélodies faciles, qui, passant du majeur au mineur, adoucissaient ce que pouvaient avoir de belliqueux les chants martiaux».
Les rédacteurs du Goethe Institut signalent toutefois que «des morceaux nettement plus accusateurs» ne sont pas mentionnés dans le film. Le sculpteur Arno Breker quant à lui permet d’aborder l’une des questions les plus intéressantes dans cet ouvrage : la commande. En Occident, l’art a pu se développer en contribuant à la gloire de l’Eglise ou à celle des puissances régnantes. Les artistes ont toujours bénéficié de l’argent de puissants protecteurs. Aucun de ces trois artistes n’avait la carte du parti nazi. Tous se sont accommodés de commandes richement payées par le régime. La responsabilité d’un artiste sous un régime fasciste, telle est la question qui a été négligée dans cette publication.
Le sculpteur officiel du 3e Reich, Arno Breker, a refusé d’exprimer des regrets après la seconde guerre. Il avait répondu à ceux qui lui demandaient de se repentir : «Devrais-je me repentir pour avoir bien accompli ma tâche ? Nous ne sommes que des artistes… et rien d’autre !» Mais est-ce que cette qualité dispense pour autant un artiste de porter un regard sur l’usage que l’on assigne à ses oeuvres ?

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