Le rêve de Miloud

Miloud Labied sourit. Son rêve prend peu à peu corps. Ni les remarques sceptiques de ses amis, ni les difficultés innombrables qu’il a rencontrées n’ont réussi à l’arracher à ce rêve. Il en a parlé pendant huit ans et a obtenu seulement quelques tapes amicales de ceux qui l’aiment. Il l’a inscrit au verso de sa carte de visite, comme pour dire que ce rêve est bien plus qu’un caprice. C’est un appendice, un prolongement de sa personne, et tant il a l’air de faire partie de lui : sa coquille.
Dans cette carte, un détail de la carte topographique de la région de Marrakech a été agrandi. Miloud y a tracé une flèche au stylo noir et un gros point pour désigner l’espace de son rêve. Il s’agit d’une plaine située à 75 km de Marrakech et 22 km d’Amzmiz. La montagne domine des champs d’oliviers, un oued a donné son nom à un village.
Dans ce décor bucolique, Miloud a tracé les limites de son rêve. Une fondation de 300 m2, abritant 3 salles d’exposition, et appelée à accueillir l’importante collection d’estampes dont dispose l’artiste. La collecte de toute une vie dévouée à l’art. Certaines oeuvres lui ont été données par ses amis artistes, d’autres ont été achetées. Ces gravures et lithographies attestent le goût sûr de Miloud en matière d’art. On y trouve des noms qui font la fierté des grands musées d’art moderne dans le monde. Il suffit de citer Hartung, Kandinsky, Bellmer, Corneille, Chagall, Karl Appel, Leonor Fini, Vieira Da Silva, Matta ou Bernard Buffet pour s’en convaincre. Pas moins de 27 artistes étrangers et près de 30 artistes marocains orneront les murs de la fondation de Miloud. Interrogé sur la distance qu’il faut parcourir pour visiter la fondation, le peintre répond : «On me répète souvent que les locaux sont loin. Loin par rapport à quoi? Je n’ai pas les moyens d’acheter un terrain en ville. Et quand bien même j’en aurais, je ne le ferai pas. Ceux qui aiment l’art se déplacent spécialement pour le voir».
Aujourd’hui, deux salles d’expositions sont construites, une troisième sera terminée dans près d’un mois. Mais il n’en demeure pas moins que le beau rêve de Miloud est contrarié par un nombre de contraintes contre lesquelles il ne peut rien. D’abord l’électricité dont il faut alimenter la fondation. La chose est d’autant plus urgente que l’électrification concerne, à l’exception du village à proximité de l’espace d’art, tous les douars environnants. Le manque de lumière ne doit pas faire une tache d’ombre sur un rêve que le peintre a mis huit ans à réaliser.
L’obstination dont l’intéressé a fait preuve vient probablement du désir de construire des espaces d’art comme ceux qui existent dans le Sud de la France. Mais elle tient aussi à des raisons plus profondes: «Je ne veux pas mourir avec l’idée que mes oeuvres s’éparpilleront un jour dans les puces ! J’ai du respect pour ces oeuvres, et je me dois de les protéger», précise-t-il. Miloud Labied est né en 1939 au douar Oualad Youssef dans la région de Kalat Sraghna. Il est peintre par nécessité, parce que « c’est le seul mode avec lequel je peux m’exprimer », dit-il. Sa première exposition remonte à 1958 au musée des Oudayas à Rabat. Depuis, il s’est engagé dans une aventure qui dote l’histoire récente de la peinture marocaine de quelques-unes de ses lettres de noblesse. Miloud a été figuratif, abstrait lyrique, abstrait géométrique et aujourd’hui il revient à une peinture très personnelle qui mêle abstraction et figuration. L’homme est courtois et très observateur. Il se tient en dehors des polémiques et des débats sur l’art. C’est par son travail long, laborieux, qu’il répond aux interrogations sur la peinture marocaine. Son opiniâtreté vient à bout de toutes les difficultés. Que ce soit en art où la solution à un problème engage toujours une nouvelle aventure, ou dans la fondation qu’il est en train de terminer sous le regard intrépide des montagnes. Son projet, a priori donquichottesque, prouve qu’il existe un no man’s land entre rêve et réalité. Miloud a pu le découvrir par la seule force de sa volonté.

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