Le secret d’Ilham

Le secret d’Ilham

Je n’avais pas connu d’Algériens avant. Quand je suis arrivé à l’université à 18 ans, pour étudier la littérature française, il y avait dans ma classe une fille qui me frappait chaque jour par son côté à part, d’un autre monde. C’était Ilham, l’Algérienne, l’intellectuelle. La beauté ne lui faisait pas défaut : pleine de charme et de fraîcheur, même si son nez ressemblait assez à celui de Gérard Depardieu. Brillante, cela se sentait, se voyait. Sans doute, elle travaillait dur pour l’être, pour bien mériter sa position de plus en plus privilégiée dans la classe. Généreuse, elle l’était avec tout le monde. Elle n’écrasait jamais les autres étudiants. Souriante, presque en permanence. Ilham, c’est la classe, disait ma meilleure amie de l’époque, la douce Saâdia, faisant allusion à ses habits et ses chaussures, tous signés, Zara, GAP, Springfield… Elle venait d’arriver à Rabat. Son père, qui occupait un poste important à l’ambassade d’Algérie, l’amenait de temps à autre à la faculté dans une grosse Mercedes. Ce détail suffisait à la classer davantage à part. Les Mercedes, ce n’est pas ce qui manque à Rabat, mais tout le monde n’en possède pas une de la dernière série, celle des « avions ». Avant de s’installer au Maroc, ils avaient vécu un peu partout en Europe : Rome, Madrid, Londres, Paris bien sûr, Helsinki… Ilham connaissait la vie dans ces capitales, bien plus : elle y avait laissé des traces. C’est peu dire que je l’enviais, mais je ne devais pas être le seul. Lorsque je l’ai connue, je n’avais encore jamais quitté le Maroc que je connaissais mal d’ailleurs, Rabat, Casablanca, Tanger, c’était tout. Ilham portait quelque chose en elle de supérieur, c’était comme si sa place ne devait pas être parmi nous, elle était destinée à une autre existence, en Occident, à une vie européenne. Elle n’était qu’une passagère. Etait-ce la raison de cette tristesse qu’il y avait en elle, une tristesse lourde que je lisais parfois dans ses yeux, dans ses gestes, dans sa voix? Peut-être. Cette part d’elle-même qu’elle essayait vainement de masquer par une certaine sophistication féminine augmentait ma curiosité vis-à-vis d’elle. Ilham m’interpellait et m’intriguait fortement. Un secret. Je me répétais inlassablement qu’elle était dépositaire d’un secret terrible, absolu. Obsédé par elle pendant un certain temps, je devais le découvrir, tout faire pour. A l’université on nous enseignait que les livres étaient remplis de signes, il fallait nécessairement les déchiffrer pour accéder à la compréhension. Ce travail à la fois intellectuel et sensitif était parfois long, trop long. Ilham appartenait à cette galaxie de signes. Elle était un signe vivant, féminin, algérien. L’Algérie, justement, m’était à peu près étrangère à cette époque. Les frères ennemis, cette désignation revenait, et revient toujours, dans toutes les discussions à propos des Algériens et des Marocains. Naïma Samih l’a même chanté : « Jari Ya Jari ». Nos tempéraments ne s’entendent pas, on garde nos distances et nos gouvernements s’insultent à notre place quand ils ne se font pas directement la guerre. Que venait faire alors une Algérienne comme Ilham chez nous ? Se sentait-elle déplacée, malvenue ? Nous considérait-elle réellement comme ses ennemis ? Avait-elle confiance ? Tant et tant de questions. Et toujours cette tristesse qui ne se séparait pas d’elle, qui ne changeait ni de couleur ni d’apparence, la tristesse algérienne. Elle me touchait beaucoup, Ilham. De loin. On n’était pas amis. On se disait «Bonjour», «Bon courage», «Bon week-end». On se consultait, parfois. On se concurrençait. Gentiment. Je cherchais. Je tournais et retournais le signe Ilham dans tous les sens. En vain. Un chagrin d’amour. La douce Saâdia me confia qu’Ilham n’avait pas de chance en amour, elle ne tombait que sur des ringards. Elle en était un peu malheureuse, paraît-il. Une piste qui ne me convainquait pas entièrement. La tristesse qui accompagnait Ilham partout était d’une autre nature. La tristesse de l’amour déçu, brisé, impossible, je l’avais côtoyée à travers les histoires de ma soeur Fatéma avec les garçons. Chez Ilham, c’était non pas plus fort, mais plus important. Une tristesse qui ne dépendait pas d’elle, qui la dépassait. Un jour, vers la fin de la première année universitaire, je me réveillai avec le signe Ilham complètement éclairé, lumineux. La révélation. J’avais trouvé la cause de son mal intérieur. Quelque chose au fond de moi travaillait, sans que je le sache, à résoudre cette énigme. Ilham avait peur. Peur pour son pays et ce qui s’y passait. La terreur. Les massacres. Les vengeances. L’islamisme. Le chaos. Peur pour sa famille, pour ses amis. Pour ses souvenirs, pour cette part d’elle-même qui demeurait là-bas à Alger, cette autre Ilham. Elle vivait parmi nous et ses pensées intimes étaient pour l’Algérie. Sans doute, elle ne comprenait pas vraiment ce qui arrivait chez elle, ni pourquoi. Le déchirement horrible qui coupe les intestins et l’âme était son quotidien secret. Elle devait être forte pour supporter la réalité épouvantable lointaine et si proche de son pays et pour affronter celle du mien. Le Maroc était certes préoccupé par ce qui tombait du ciel sur son voisin, mais il était en paix malgré tout. Ilham ne parlait jamais de l’Algérie. Un mutisme traumatisant. Elle avait plus de mérite que nous tous réunis. La guerre dans la famille algérienne prenait au fil des jours l’aspect d’un châtiment divin. C’est un pays maudit. Plusieurs personnes le disaient, l’écrivaient. Le pensait-elle, Ilham ? J’ai essayé une fois de discuter avec elle de ce malheur. J’ai vite renoncé: entendre ce mot, Al-Jazaïr, la rendait encore plus triste. Ses yeux étaient devenus rouges assez rapidement mais aucune larme ne coula. Au fond, c’était mieux ainsi. Que dire ? On était tous impuissants. Seul le silence pouvait exprimer avec force ce qui bouillait dans les tréfonds, les mots sont si faibles parfois… Je suivais le déroulement catastrophique des évènements chez nos voisins à la télévision. L’horreur se passait juste à côté, l’appréhender me paraissait tellement difficile. Il y avait là quelque chose de scandaleux, d’incroyable, qui dépassait l’entendement. Les Marocains disaient : On n’arrivera jamais à une situation pareille, nous. J’en doute. Ilham m’a changé. A son contact, quelque part en mon âme s’est installée une conscience aiguë de la tragédie de l’homme sur terre. A la fin du DEUG, Ilham est rentrée dans son pays. Elle allait poursuivre ses études de français à Alger. En troisième année, sans Ilham, nous avons étudié dans le cadre du cours «littérature maghrébine» plusieurs romans algériens. Deux d’entre eux m’ont aidé à accéder à certaines strates de l’énigme Algérie. Le premier : “La Répudiation” de Rachid Boudjedra. Le second : “Nedjma” de Kateb Yacine. Ma Nadjma à moi, bien sûr, s’appelait Ilham.

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