Le Swing de Driss Chraïbi

On apprend beaucoup de choses sur Driss Chraïbi dans son dernier livre, d’autant plus que c’est lui qui nous les souffle. «Le Monde à côté» est un livre autobiographique. De l’autobiographie pure, c’est-à-dire que l’auteur rapporte un récit réel en prose tiré de sa propre existence.
L’annonce de la mort de Hassan II est à l’origine de ce livre. Chraïbi découvre cette nouvelle dans un journal, et immédiatement s’impose pour lui une espèce d’introspection identitaire. Il entreprend une plongée mentale, une espèce de retour aux sources pour coucher noir sur blanc des souvenirs. Il remonte très loin dans le temps, jusqu’en 1953, année de la fin de ses études de chimie à Paris. Comme il ne voulait pas rentrer, son père lui a coupé les vivres. Il écrit un roman pour vivre. Nous apprenons des choses sur la genèse du « Passé simple », sur la façon dont il a atterri aux éditions Denoël. Nous en apprenons d’autres sur « Les Boucs » et « La civilisation, ma mère !… ». Les tranches de vie rapportées par l’écrivain obéissent à une progression chronologique. Cela commence par l’accueil fait au « Passé simple » et aux premières amours de l’auteur. Sa rencontre avec Catherine (sa première femme), le métier d’auteur de dramatiques et de feuilletons radiophoniques qu’il a exercé pendant trente ans à France Culture. Les cours qu’il a donnés au Québec, sa rencontre avec sa deuxième femme, Sheena. Tout cela est raconté en contrepoint de la vie littéraire de l’écrivain, et des lectures dont il s’est nourri.
À cet égard, l’on apprend que Chraïbi fait grand cas de Faulkner. « Faulkner fut pour moi une révélation, un éblouissement ». Au demeurant, la question de l’identité sous-tend ce livre, mais pas de la façon dont elle traverse plusieurs romans de littérature maghrébine de langue française. Le mot n’est même pas cité, mais il loge dans les souvenirs rapportés par l’auteur, et qui l’aident à déterminer ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. Cette identité rompt aussi avec le ton sentencieux, l’aspect sacerdotal de ceux qui en font la clef de voûte de leurs livres. L’auteur est en effet ironique à l’extrême. Il affectionne le sarcasme et le trait à la pointe sèche. Mais il le fait d’une façon gaie et truculente ; son écriture ne cesse de jubiler. Derrière cette ironie qui traverse de bout en bout le livre, par moments, une phrase sérieuse, fulgurante d’émotion, surgit. Ainsi, «Et s’il y a une chose qui me meut et m’émeut, c’est bien la trajectoire d’un destin ». «Le monde à côté» est aussi truffé d’anecdotes plaisantes. Des anecdotes sans suite, insérées juste pour le plaisir de la lecture. On y trouve aussi pas mal de ragots.
Au reste, l’écriture du « Monde à côté » ne crie pas la littérature. Chraïbi semble s’adresser à un lecteur qu’il cherche à toucher suffisamment pour que tout au fond de lui-même, il soit saisi par l’impression qu’ils parlent la même langue. C’est ce souffle, une présence vivante dans les phrases, qui fait la qualité de l’écriture de Chraïbi.
Aucune monotonie dans le rythme. Chraïbi swingue, n’a pas peur de se répéter, de faire parler, mais cela ne cesse de tenir en éveil le lecteur. Grande aisance aussi dans l’écriture. Aisance si manifeste que ce n’est plus l’écrit qui prévaut, mais le rythme des phrases. Et justement ce qui constitue la force de Chraïbi, son génie d’écrivain d’une certaine manière, c’est l’aspect cadencé de ses phrases.
Sa voix et son souffle animent ses mots, ne les apparentent en rien à cette prose ronronnante – véritable somnifère – de certains écrivains marocains de langue française. «Le Monde à côté» nous prouve aussi la belle jeunesse de Chraïbi. L’humour et une ironie jubilatoire n’ont rien à voir avec l’âge réel de l’écrivain. Ils sont affaire de soif de vie et d’une insatiable fantaisie.

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