Le syndicalisme, refuge des médiocres

ALM : Vous êtes membre de l’Association marocaine des Arts Plastiques (AMAP) qui veut fonder un syndicat et vous vous opposez pourtant au syndicalisme en arts plastiques, pourquoi ?
Mohamed Melehi : Un syndicat défend les intérêts sociaux et économiques d’un individu. Or les artistes ne sont les employés de personne. Nous sommes des free-lances, des créateurs libres, et non pas des fonctionnaires ou des salariés de l’Etat ou d’une entreprise privée. Bien plus : un syndicat va générer plus d’anomalies que d’avantages. Dans le syndicat d’Abdellatif Zine, il existe près de 300 artistes. Je suis sûr que parmi ces artistes, il y en a très peu qui ont atteint un niveau de création valable. L’on sait qu’il n’est pas du ressort d’un syndicat d’exiger la qualité, mais imaginons que demain 1000 peintres intègrent ce syndicat. On va devoir se plier aux exigences du plus grand nombre, sans tenir compte du niveau créatif. Il est dangereux dans ce sens de dériver dans des revendications qui sont peut-être justes, mais qui ont très peu à voir avec le métier d’artiste. Les discours démagogiques d’un syndicat n’aboutissent à rien. Je suis contre les syndicats, parce qu’on s’illusionne de croire qu’ils vont résoudre les problèmes de l’art dans la société. Dans tous les pays, et l’histoire le montre, ce sont les artistes les plus médiocres qui s’inscrivent dans des syndicats.
Mais un syndicat pourrait être un premier pas vers la création d’un statut pour l’artiste.
Le statut de l’artiste est une chose et le syndicat est autre chose. Alors que le second est une corporation, le premier a trait à la reconnaissance d’une qualité. Un médecin ou un architecte est reconnu comme tel, parce qu’il a fait des études, a des diplômes et exerce un métier. Les artistes doivent également tenir leur reconnaissance de leur travail. Il ne faut pas qu’ils confondent le fait d’être syndiqué avec la reconnaissance d’un état qui vient, avant tout, de l’oeuvre. Qui a l’aptitude de reconnaître un artiste comme tel ? Sinon la valeur d’une oeuvre qui finit par s’imposer à tous. En plus, si je suis membre d’un syndicat, j’attends de l’Etat qu’il me prenne en charge.
Qui suis-je pour réclamer ce tribut de l’Etat ? Ce n’est pas parce que je peins des tableaux que je vais exiger une couverture médicale, sans rien payer en contrepartie ! Si tel est le cas, tout le monde peut s’instituer artiste, et ce syndicat finira par ressembler à une maison de charité. Ma crainte, c’est que le syndicat ne rassemble des peintres tous azimuts et ne fausse le problème de la création dans notre pays.
Parmi ces problèmes, on dénombre le peu de galeries dans notre pays. Qu’en pensez-vous?
Des galeries ferment, d’autres s’ouvrent. À Marrakech, quatre nouvelles galeries s’ouvrent. La question n’est pas vraiment dans le petit nombre de galeries, mais dans le très peu de professionnalisme de ces espaces. D’un côté, nombre des personnes qui ouvrent des galeries le font pour occuper leur temps, ils ne vont pas chercher des clients, ne font pas leur métier de conseillers. D’un autre côté, le Marocain n’aime pas être conseillé. Il veut choisir lui-même. Je vous laisse imaginer la situation dans notre pays entre des galeristes très peu capables de produire un discours sur ce qu’ils exposent et des Marocains qui aiment choisir sans la médiation d’une tierce personne – aussi qualifiée qu’elle puisse être.
La situation des arts plastiques est donc plus liée à une mentalité, une façon d’être qu’à des lieux d’expositions ?
Une personne qui n’a pas une formation artistique, ni connaissance de l’art ne peut pas évaluer une oeuvre plastique. Beaucoup de personnes achètent la peinture qui ne coûte pas cher. Cela ne veut pas dire que la valeur d’une oeuvre s’évalue à son prix marchand, mais que les gens inclinent, ici, à acheter des tableaux à de petits prix. La promotion de l’art a partie liée avec la “confiantisation” de la société. Les gens n’ont pas encore assez pris conscience du rôle que joue l’art dans une société. Il fait partie des ingrédients qui composent notre conscience. Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? La réponse à des questions simples loge souvent dans des oeuvres d’art.

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