Le temps de la reconnaissance

Elle est arrivée en 1934 pour un bref séjour au Maroc, et n’est jamais repartie depuis. Son nom est inconnu aux jeunes. Pourtant Jacqueline Borodskis, née en 1912, a joué un rôle important dans la carrière de plusieurs peintres connus aujourd’hui. Cette femme a tout fait au Maroc. C’est là qu’elle a rencontré son mari, un ingénieur agronome. C’est là qu’elle a eu ses quatre enfants. Son mari meurt du typhus en 1945.
En dépit des supplications de sa famille, Jacqueline Brodskis a tenu à rester au Maroc. Et ce qu’elle y fait est si important qu’il constitue incontestablement une partie de l’Histoire de la peinture marocaine. Brodskis était toute destinée pour jouer un rôle important dans la vie des arts plastiques au Maroc. Elle a fait l’école des Beaux-Arts à Paris. Elle peint aussi. C’est donc en femme rompue aux arts plastiques qu’elle dirige des ateliers de peinture à Rabat. De nombreux noms aujourd’hui connus ont passé par ces ateliers. Il suffit de citer les noms de Miloud Labied, Mohamed Kacimi ou Mohamed Louardighi pour s’en rendre compte.
Miloud Labied est le peintre qui a suivi avec le plus d’assiduité ses cours. C’est aussi celui dont Jacqueline serait fondée d’être fière. Ce peintre, intarissable sur cette femme, est le mieux placé pour parler d’elle. «Un jour, je peignais au bord du Bou-Regrag. Une personne m’a vu à l’oeuvre. Elle m’a conseillé l’atelier de Brodskis. Et c’est ainsi que j’ai fait la connaissance de cette femme». C’était en 1957.
Miloud a suivi alors des séances de peinture deux fois par semaine. « Il y avait 25 à 30 personnes » se souvient le peintre. Jacqueline Brodskis leur apprenait la peinture spontanée et la nature morte. Ses ateliers dépendaient du Ministère de la Jeunesse et des sports. En 1959, Brodskis organise un voyage pour ses élèves en France. C’est le choc pour Miloud qui voit des expositions de peintres modernes : Chagall, Soutine, Klee. Ce grand peintre quitte au bout de six années les ateliers de Brodskis pour faire son bout de chemin qui n’en finit pas d’émerveiller. Mais il tient à corriger les reproches que certaines personnes font encore à son amie. Miloud s’insurge en effet contre ceux qui disent que Brodskis a surtout encouragé les peintres naïfs. Et pour preuve, ajoute-t-il, « moi, je ne peins pas des tableaux naïfs ! Je n’ai jamais été un naïf ! ». Ces reproches tiennent au fait que Brodskis a été proche de peintres naïfs comme Fatima Hassan et Ahmed Lagzouli. Miloud qui a vécu de l’intérieur l’enseignement dispensé par cette femme à ses élèves précise « qu’elle n’oriente jamais un peintre dans une tendance picturale déterminée. Elle le corrige pour que le tableau tienne. Elle montre où c’est mal composé, mal coloré. Mais elle ne dirige pas du tout ! » Seule la force de l’expression lui importe, qu’elle soit figurative ou abstraite. La relation qui lie Miloud à Brodskis ne s’est jamais défaite. Miloud ne laisse pas passer une occasion de rappeler sa dette envers son amie. « C’est grâce à elle que je suis ce que je suis.
Mon français, ma manière d’être, mon savoir-vivre. Tout cela, je le dois à Jacqueline ». Cette femme, qui a joué un rôle non négligeable dans l’essor de la peinture au Maroc, vit toujours à Rabat. Elle a fêté dimanche dernier ses 90 ans au milieu d’amis et de quelques artistes peintres. Tous ceux qui la connaissent sont unanimes sur sa modestie et son attachement au Maroc. Le rôle qu’elle a joué dans la vie des arts plastiques au Maroc doit être reconnu. Le peintre Fouad Bellamine dit qu’elle « mérite d’être décorée pour les services qu’elle a rendus au pays ».

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