Le temps de la reconnaissance

Ahmed Krifla est un grand peintre marocain. Cette phrase peut étonner, parce que le nom de Krifla est connu seulement par un petit groupe de personnes. Ceux qui ont vu sa peinture n’ont pas arrangé les choses. Ils ont rapidement réglé son compte à ce peintre en l’étiquetant de naïf. Si cette étiquette peut signifier quelque chose, et encore il faudrait préciser quoi, lorsqu’on l’applique à d’autres peintres, elle est vide de sens lorsqu’on s’en sert pour désigner l’art de Krifla. C’est même là un contresens que seules la paresse et la mode des étiquettes peuvent justifier.
Ahmed Krifla n’est assurément pas un Naïf appliqué à élaborer des tableaux naïfs, simples, folkloriques ou artisanaux. C’est un homme préoccupé exclusivement par la peinture de son entourage. Et pour preuve, le photographe français Alexandre Bergamini lui a rendu visite, l’année dernière, dans la ville où il vit isolé depuis sa naissance: Taza. Il a photographié à la fois le peintre et son décor naturel.
Les paysages fixés dans ses photographies sont ceux-là mêmes que Krifla peint depuis des années. Krifla cherche donc à rendre sur la toile la réalité de ce qui l’entoure. Un peintre réaliste n’est jamais naïf. D’autre part, le genre où se manifeste l’impeccable maîtrise de cet artiste est incontestablement le paysage. Krifla est un merveilleux paysagiste. On peut voir dans les champs qu’il représente une curieuse perspective d’autodidacte, plane et profonde, et dont rien ne dissimule la ligne où terre et ciel se rejoignent. Il faut songer à la ligne d’horizon telle qu’on peut l’observer à la mer pour avoir une représentation juste de la perspective de Krifla.
Dans les paysages qu’il peint, Krifla accorde un très vif intérêt aux arbres. Et le curieux, c’est que ce n’est jamais au feuillage d’un arbre qu’il s’intéresse, mais aux ramifications inquiétantes de ses branches. De telle sorte qu’il n’existe pas d’arbres anodins ou paisibles dans les tableaux de Krifla : tous sont animés par une vie prête à bondir, tous présentent des aspects menaçants. Là où il va, Krifla s’émerveille devant les grands arbres.
À Rabat, il passe le plus clair de son temps aux jardins d’essai. Il s’y promène comme Alice au pays des merveilles. Il s’étonne qu’il existe tant de variétés d’arbres. Krifla amène donc des éléments journaliers, des scènes de sa vie quotidienne à exister ; et l’ensemble de son travail montre qu’il a été constamment un observateur à l’oeil alerte, volontiers fasciné, en même temps qu’un rêveur capable de saisir au vol les éléments merveilleux et inquiétants de la nature. Sa fureur de rendre les couleurs de la nature est souvent freinée par des difficultés matérielles : Krifla manque de tubes de peinture. Certains de ses tableaux semblent être sortis d’un rêve, ils sont peints sans couleurs. Ils ressemblent à des abrégés d’une réalité aux tons fantomatiques. Ce n’est pourtant pas par choix esthétique que Krifla représente ses figures en noir et blanc, mais par nécessité. Il ne possède tout simplement pas le matériel suffisant pour mettre des couleurs. Lorsque Krifla entre dans l’atelier d’un peintre, il s’étonne toujours devant le matériel consubstantiel à la pratique de son art. Il hume les tubes de peinture, et s’émerveille de ce qu’il en existe tant dans un même espace.
Au demeurant, les difficultés que rencontre Krifla dans l’exercice de son art ne sont pas seulement matérielles. Avec l’avance dans l’âge, ce peintre, né en 1936, souffre de quelques enquiquinements de santé. Il répète souvent : « j’ai souffert pour faire ce tableau ». L’artiste, en effet pointilliste, est contraint de retenir son souffle chaque fois qu’il appose une petite touche de peinture sur la toile. C’est à ce prix-là qu’il empêche sa main de trembler et qu’il réalise des tableaux qui tardent à lui valoir la reconnaissance qu’il mérite.

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