Le temps de l’exil (5)

Le temps de l’exil (5)

Au Maroc, en effet, une campagne de presse attisant l’opinion ne cessait de réclamer l’éloinement du Sultan déchu ainsi que la confiscation de Ses biens. En France, cette campagne trouvait malheureusement des échos ainsi que j’avais pu le constater au cours des quelques jours passés à Paris, où je m‘étais efforcé d’avoir le plus de contacts possibles avec des personnalités tant politiques que journalistiques. Le plus grave, c’est qu’il m’était apparu que certains membres du Gouvernement français partageaient ce point de vue. Les responsables craignaient, en effet, que la présence en France du Souverain n’entretint un foyer d’agitation susceptible de provoquer certains troubles. De plus, l’idée d’une évasion faisait son chemin. À Zonza même, le fonctionnaire chargé de la surveillance de la Famille Royale et qui avait échangé ses fonctions de contrôleur civil au Maroc pour celles de geôlier, n’avait rien trouvé de mieux que d’éclairer, la nuit venue, les fenêtres de l’hôtel par de puissants projecteurs, Ce « jeu de lumière », assez sinistre, n’avait d’autre résultat que de gêner le sommeil de ceux qui s’y reposaient. Mon séjour à l’hôtel du Mouflon d’Or ne se prolongea pas plus de quarante-huit heures et c’est par une journée d’automne, froide et maussade, que je pris congé de mon Auguste Amphitron et de Sa Famille. Tout en me défendant de jouer les Cassandres je ne cachais pas à mon Auguste Interlocuteur, qu’à mon avis, il n’avait pas atteint le bout de Ses peines et que je craignais que de nouvelles épreuves l’attendissent. Les faits, hélas, n’allaient pas tarder à me donner raison. Lorsque nous nous séparâmes, nous avions les larmes aux yeux, tous deux en effet, nous devinions que le temps des épreuves n’était pas révolu et qu’il faudrait au Roi du Maroc des réserves de courage, de ténacité, d’abnégation et de foi avant qu’il ne remonte sur le Trône de ses ancêtres. Sa Majesté, au moment de mon départ, me remit une lettre destinée à M.Gerges Bidault et qui confirmait, pleinement, les précisions que j’avais avancées au ministre des Affaires étrangères. De mon côté, à mon retour, je fis part à ce dernier des impressions que je rapportais de mon séjour en Corse où « J’avais retrouvé Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef amaigrie, soucieux mais nullement abattue et ayant conservé cette dignité et cette maîtrise d’Elle-même qui n’avait pas été sans impressionner ceux qui avaient eu l’occasion de l’approcher lors des derniers événements. » Je rendais compte qu’à Zonza, dans un cadre en vérité assez lamentable et avec les moyens réduits dont Elle disposait, Sa Majesté avait reconstitué l’ambiance familiale et cet esprit maghzen que peu d’étrangers ont le privilège de connaître et qui résume un mode de vie, un protocole plusieurs fois séculaires propres à la Cour chérifienne. Sa Majesté avait renouvelé, avec ses pauvres moyens, l’atmosphère du Palais de Rabat. Les repas étaient pris en commun dans la salle à manger : Sa Majesté m’avait fait l’honneur de m’accueillir à sa table ; laquelle était dressée spécialement pour elle-même et son fils aîné, le Prince Moulay Hassan. Le reste de la famille était regroupé à d’autres tables. J’insistais, une fois encore, sur l’unité de cette Famille Royale symbolique des traditions musulmanes et marocaines, et j’ajouterais que, tant l’existence de cette Famille que les convictions politiques du Souverain ne permettaient pas d’envisager un seul instant la possibilité d’une évasion dont on ne cessait d’agiter le spectre. Ma faible voix ne pouvait être entendue et les événements suivirent leur cours. Le 17 octobre 1953, Son Altesse le Prince Moulay Hassan m’écrivait: ‘Nous sommes actuellement en pleine expectative ! Nous attendons pour ne pas changer. Où allons-nous, que ferons-nous ou plutôt que fera-t-on de nous ? Telles sont les questions que nous devrions nous poser, en fait. Mais par fatalisme, nous y renonçons ! » Dans le courant du mois de janvier nous apprîmes par la presse «qu’afin d’éviter une évasion ou une attaque concertée auxquelles les Forces Armées françaises auraient eu peu de chance de pouvoir s’opposer » (sur le territoire français !), la famille Royale Marocaine avait été transférée d’urgence dans la ville de l’Ile-Rousse à l’Hôtel Napoléon Bonaparte. Lorsque, quelques mois plus tard, je fus amené à revoir Sa Majesté Mohammed V, ce ne fut pas en France que je me rendis, mais à dix mille kilomètres de distance, à Madagascar, la grande île. En même temps que lui était remise une lettre du Président Laniel, Sidi Mohammed Ben Youssef était informé, à l’ÃŽle Rousse, le 24 janvier 1954, de la décision prise par le gouvernement français de le transporter dès le lendemain avec ses deux fils vers Madagascar. Sidi Mohammed n’avait pas dissimulé son immense déception. À la nouvelle de l’arrivée du Comte Clauzel à l’hôtel Napoléon Bonaparte, l’ancien Sultan avait espéré que le représentant du ministère des Affaires étrangères lui annoncerait l’autorisation de s’installer en France continentale avec sa famille, moyennant certains engagement de caractère politique. Bien qu’il considérât arbitraire et illégal le régime, à ses yeux, provisoire, auquel il était soumis en Corse, il avait, dit-il, pris son mal en patience et il n’avait appelé qu’avec discrétion l’attention du Département sur la nécessité de régulariser sa situation. Comprenant le problème que son cas posait au gouvernement, il voulait éviter tout ce qui pouvait en compromettre une solution favorable. Devant la décision de l’éloigner jusqu’à un territoire de l’hémisphère austral, Sidi Mohammed avait montré une extrême déconvenue. Il avait protesté de l’injustice de la mesure qui le frappait et du caractère « inhumain » d’une décision en vertu de laquelle sa famille était transportée d’un point à un autre du globe « comme du simple bétail». Il avait rappelé les dispositions dont il était animé à son arrivée en Corse alors qu’il envisageait à brève échéance, pour sortir de l’arbitraire, la conclusion entre lui-même et le Gouvernement français d’un protocole en vertu duquel il aurait été autorisé à mener en France une vie décente, entouré de sa famille. Le gouvernement français s’était inexplicablement laissé gagner de vitesse par Franco lors des événement dont la zone espagnole de l’Empire Chérifien venait d’être le théâtre, et il était profondément injuste, à son avis, de l’en tenir responsable et d’y trouver motif à une aggravation de son sort. «L’enverrait-on au pôle sud la prochaine fois que la France aurait à se plaindre de l’Espagne?» Comme le rapportait M. Clauzel à qui l’on avait confié la délicate mission d’accompagner l’ancien Sultan à Madagascar, après un sursaut d’indignation, Sidi Mohammed Ben Youssef se résignait et se penchait avec fatalisme sur les détails matériels de l’organisation de son départ. Les explications qui lui furent alors données n’étaient pas de nature à le rassurer. La mise sous séquestré de ses biens laissés au Maroc, l’inscription à son passif des frais de son séjour en Corse, la perspective de se voir infliger dans l’autre hémisphère des dépenses ruineuses, achevèrent d’accabler l’ancien Sultan. Sidi Mohammed Ben Youssef, vêtu, d’une djellaba grise, prostré, mal rasé, paraissait sensiblement plus que les 44 ans de son âge. SA le Prince Moulay Hassan, qui souffrait d’une forte angine, était moins émotif que son Auguste Père. Il analysait sous l’angle juridique les conditions matérielles et morales faites à Son Auguste Père.

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