Le théâtre amputé

Une scène encombrée de caisses. Des colis comme on en voit dans les dépôts et les ports. L’on comprend, avant que la lumière ne s’éteigne, que l’usage assigné à autant d’objets est de remplir la grande scène du théâtre MohammedV. L’on comprend aussi qu’il est très difficile à une seule comédienne de remplir une scène de cette taille. Les caisses ont considérablement réduit l’aire où elle évolue. Voilà la première contrainte du théâtre individuel – qui s’accorde très peu avec des planches de cette grandeur-là. La comédienne Touria Jabrane n’a pas fait son entrée sur scène, elle est sortie d’une caisse.
Belle performance qui surprend le spectateur. Elle porte un vieux manteau délabré et un foulard d’une couleur douteuse. Elle joue le rôle d’une ouvrière nommée Saïda qui nous informe qu’elle se trouve à bord d’un bateau. Elle s’y est retrouvée par hasard! Elle est sortie pour se rendre au tribunal qui n’avait pas encore ouvert ses portes. Pour prendre son mal en patience, elle s’est promenée du côté du port, et elle n’a pas résisté à la tentation de s’embarquer dans un beau paquebot.
Le texte entraîne d’emblée le spectateur dans une langue savoureuse, poétique, sans s’écarter du langage de tous les jours d’une ville comme Casablanca. Ce texte de Youssef Fadel, en arabe dialectal, est la principale réussite de cette représentation. Malheureusement, il réserve une grande place, par moments, à la morale et aux slogans.
Or, l’on sait que le théâtre n’est pas un lieu de morale, mais de jeu. Ceux qui l’oublient écrivent des pièces truffées de considérations moralisantes. Ils sont férus de phrases sur la vie politique, les injustices sociales, les abus de tout genre, etc. Une chose est le propos moralisateur et autre chose est la réplique – qui est le propre du jeu théâtral. Vouloir dans une pièce faire le tour de toutes les injustices sociales simplifie à l’extrême le traitement des problèmes et fait en sorte que les sujets deviennent non situés. C’est dans leur contexte que les problèmes gagnent à être traités. Ne pas les mettre en situation, c’est les appauvrir, tout en sacrifiant à une manie très fréquente dans nos salles de théâtre. Rien ne peut être situé dans une pièce jouée par une seule comédienne.
Celle-ci évoque sa situation d’ouvrière, la misère de son logis, imite le parler de son père grincheux et nous brosse un portrait manichéen, un peu simpliste aussi, des riches et des pauvres. Le bateau où elle voyage clandestinement transporte, en effet, tout ce que compte notre pays d’hommes politiques et d’acteurs économiques puissants. Ils s’acheminent vers le milieu de la mer pour fêter le nouvel an, loin des regards indiscrets et des «affamés».
Quant aux composantes du théâtre, elles sont pratiquement absentes de cette pièce. Le décor est monotone. Les caisses accompagnent le jeu de l’actrice de la première jusqu’à la dernière scène. Cela est d’autant moins vraisemblable qu’elle est à bord d’un bateau de plaisance, et non pas dans un navire de marchandise. En plus, elle assiste aux festivités des riches, sans que le spectateur ne constate aucune modification dans le décor. Ces gens riches ne vont tout de même pas fêter le nouvel an dans la soute d’un bateau! La scénographie est également pauvre; les effets de lumière sont quasiment inexistants. L’accompagnement sonore, alors que l’on peut vraiment tirer parti des bruits d’un bateau dans l’Océan et des feux d’artifice des fêtards, n’existe pas non plus.
En ce qui concerne la performance de Touria Jabrane, elle inspire l’admiration. Elle a su tenir sur scène, seule, et a réussi très souvent à faire rire les spectateurs. Mais combien il eut été préférable qu’elle joue avec des comédiens qui lui donnent la réplique. Il est clair que les dépenses de cette pièce, qui a bénéficié du Fonds d’aide au théâtre attribué par le ministère de la Culture, ont été considérablement réduites. Mais en les réduisant, c’est le théâtre qu’on ampute de ses constituants. En dépit de toutes les carences patentes dans cette pièce, le public a fait un triomphe à la comédienne à la fin de la représentation.
Il est vrai que ce public était majoritairement composé des amis de la comédienne et des gens de l’USFP – à leur tête le ministre de la Culture. Jadis, il y avait la claque, aujourd’hui l’esprit de coterie est garant du succès d’un spectacle.

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