Le ton du péril

L’indignation et l’amertume ne peuvent en aucun cas justifier la virulence des propos qui avoisinent l’insulte. Les giclées de fiel entachent aussi ceux qui les répandent. Le sens est discrédité, parasité par un discours outrancier. Cela passe évidemment lorsqu’il s’agit d’un écrivain dont la force des propos frappe les esprits, mais ce ton est de mauvais aloi dans une étude qui se veut rigoureuse et scientifique.
C’est le principal défaut de «Marrakech, patrimoine en péril». Il se caractérise par l’outrance du langage. Son auteur, Mohamed El Faïz, est friand d’images catastrophistes. Il recommande d’intervenir «pour museler la bête hideuse de la spéculation». Il parle du «naufrage d’un paysage et de sa déconfiture».
Les propos participant de cet esprit sont nombreux dans le livre. Ils peuvent susciter une réaction de rejet chez le lecteur. Et c’est ainsi qu’au lieu de défendre les choses qui lui tiennent à coeur, l’auteur leur fait du tort en usant d’un ton âpre et corrosif à outrance. Ce ton s’explique par la dégradation d’un patrimoine cher à ce professeur d’histoire économique à l’université Cadi Ayyad de Marrakech. Le constat qu’il établit est réellement préoccupant. L’urbanisation de la Palmeraie, par exemple, est en passe de modifier le paysage de Marrakech. Au reste, El Faïz confère une acception large au mot patrimoine, dans la mesure où il y intègre les douars, l’artisanat, les jardins ou l’eau.
Au demeurant, on peut relever chez cet auteur une certaine nostalgie du passé de Marrakech, voire une résistance au progrès. Lorsqu’il reproche aux bâtiments d’offrir «l’apparente solidité du béton», il s’inscrit tout simplement en faux contre un matériau qui a révolutionné l’urbanisme au XXe siècle.
On peut comprendre l’opposition au béton pendant les années 20. L’architecte français d’origine suisse, Le Corbusier, s’est battu pour l’imposer. Mais la querelle autour du béton est désuète aujourd’hui, voire inadmissible. Le Marrakech d’aujourd’hui ne peut ressembler au Marrakech d’il y 50 ans. C’est dans l’ordre des choses ! Pourtant, par moments, l’auteur le regrette. Il écrit : «L’examen de l’état des archives urbaines nous montrera à quel point la coupure avec les modèles architecturaux du passé est consommée». C’est normal ! Le changement est la loi de l’urbanisme. Mais dans sa hargne contre les dégradations réelles, et qu’il dénombre au passage, El Faïz confond souvent évolution et patrimoine en péril. Cette nostalgie revêt toutefois des aspects positifs.
L’exploitation des archives constitue la richesse du livre. L’auteur a entrepris des recherches qui instruisent aussi bien sur la situation actuelle de la ville que sur son passé. À cet égard, Mohamed El Faïz a une démarche récurrente.
Il consulte des archives pour dépeindre ce qui a été et attirer l’attention sur ce qui n’est plus ou qui est en voie de changement. Son livre en est doublement intéressant. Il nous apprend des choses non seulement sur Marrakech, mais sur l’histoire de l’urbanisme au Maroc. Ainsi : «C’est dans cette ville que l’art des jardins est né au XIIe siècle. Un style nouveau, celui du «jardin à l’almohade», est apparu à la même époque, avec ses immenses vergers, ses grands bassins, ses monuments de l’eau, ses pavillons (menzeh), ses murailles et ses enclos ». El Faïz donne de surcroît des détails précis sur la situation des quartiers et des périls qu’ils encourent.
Les lecteurs qui pourront surmonter la réaction de rejet imputable au ton de l’auteur y trouveront une riche instruction sur l’Histoire de Marrakech.

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