Le vice de la méthode

L’adolescence.Une période difficile pendant laquelle le passage de l’enfance à l’âge adulte est marqué par des tentations dangereuses. L’adolescent peut sombrer dans la toxicomanie, il peut aussi éprouver le besoin d’agresser son corps, y compris de la façon la plus extrême: le suicide. Cet âge se distingue aussi par un désir impérieux d’autonomie à l’égard de l’autorité des parents et de la société. C’est une période très difficile, quelque peu négligée dans notre société, et l’on ne peut que se féliciter de la publication d’un livre qui l’aborde.
Ce livre est né du souci de garder des traces de rencontres organisées à l’Institut français de Rabat autour du thème de l’adolescence. Cela est louable dans la mesure où l’on publie rarement des séminaires et des colloques organisés dans notre pays. Ces rencontres ont été initiées par un psychanalyste émérite, président de la Société Psychanalytique Marocaine, Jalil Bennani. Il a souhaité « partager sa plume avec un spécialiste français », comme il le dit. Alain Braconnier, Président de la Société Internationale de Psychiatrie de l’adolescent en France, est la deuxième voix du livre.
«Le temps des ados » est donc un livre co-écrit. Il tient à la fois de la sociologie et de la psychanalyse. Ce qui enrichit l’étude. Il est en effet difficile d’aborder la vie des ados en omettant le champ social. Le lecteur sera toutefois attentif à ce qui apparaît comme le talon d’Achille de ce livre : le défaut d’une illustration par l’exemple. À cet égard, à aucun moment du livre, la parole n’est donnée à un adolescent.
L’étude d’un cas est absente. La chose est d’autant plus étonnante que la dans la plupart des livres de psychanalyse, que ce soit ceux de Freud ou de Lacan, y compris dans les écrits de Françoise Dalto largement cités ici, c’est à partir du suivi d’une personne que l’on arrive à construire une analyse. Cette illustration par l’exemple donne de la vie à létude, l’humanise, la rend attachante à la lecture et plus instructive, parce qu’on y reconnaît les choses de tous les jours et les problèmes auxquels sont confrontés des personnes réelles. Or force est d’admettre que les auteurs de ce livre préfèrent les considérations générales, aussi intéressantes qu’elles puissent être par moments, à l’écoute des individus. La chose est d’autant plus surprenante que les deux auteurs se réclament dans leur démarche de Jacques Lacan.
Si l’on sait l’importance accordée par ce psychanalyste au langage, ne pas faire parler des ados, c’est chercher à ranimer un cadavre. Interrogé sur ce parti pris contre la parole des principaux intéressés, Jalil Bennani nous a répondu : «On ne peut pas donner la parole, en tant que praticiens, à des adolescents. On ne peut pas dire ce qu’on a entendu et le restituer dans un livre. C’est une option que l’on a choisie, mais elle n’affecte pas la teneur du livre, puisque la deuxième partie est fondée sur des témoignages. Et que l’on y arrive à dire ce que les adolescents expriment à la fois comme malaise social et comme malaise psychologique ». En fait, ces témoignages ne proviennent pas directement des ados, mais de l’expérience des deux psychanalystes et des nombreuses personnes travaillant dans des structures s’intéressant à des adolescents. Le livre est dans ce sens riche en informations sur les centres et les personnes qui s’occupent de ces jeunes. L’un des moments les plus substantiels de ce livre, on le doit à la citation de phrases de l’écrivain Abdelfettah Kilito.
Avec sa subtilité habituelle, il note que le mot «mourahaqa» est rarement employé dans les écrits et encore moins dans les discours en arabe. «Est-ce que la notion d’adolescence elle-même manque si le mot manque ?», s’interroge Kilito. «N’y aurait-il pas chez nous d’adolescence ? Je serais tenté de le croire », souligne-t-il. Et d’expliquer que l’adolescent est subitement propulsé, dans certains milieux, de l’enfance à l’âge d’adulte. Il n’existe pas de période intermédiaire, d’étape transitoire. «C’est peut-être aussi un moment redoutable parce que l’enfant devient brusquement un homme, il est traité comme un homme, du moins le garçon».
Kilito en conclut que l’adolescence chez nous est un luxe dans certains milieux, un luxe qui n’est pas à la portée de tout le monde. Ce livre écrit à deux voix devient très intéressant lorsqu’une troisième voix s’en empare.

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