“L’écriture, une brûlure permanente”

Aujourd’hui le Maroc : que pensez-vous de votre littérature que l’on réduit souvent à votre engagement politique ?
Abdelatif Laâbi : Je crois que beaucoup d’écrivains ne sont pas toujours lus en fonction de ce qu’ils apportent à la littérature marocaine et à la littérature universelle, mais en fonction de grilles de lectures très réductrices. On essaie de prendre, finalement, ce que l’on veut. C’est-à-dire qu’il n’y a pas une véritable lecture du texte, mais une lecture des enjeux idéologiques et politiques de l’écriture. Je ne dis pas que la littérature est complètement détachée du reste.
Donc, le texte peut-il être détaché de la réalité ?
Je suis un écrivain, je suis aussi un citoyen. Et mes écrits portent la marque de cette préoccupation fondamentale qui est la mienne : faire avancer la littérature, mais aussi faire avancer la société.
Toutefois, ma littérature ne se réduit pas à cela. J’ai lu il y a quelques jours des articles de journaux marocains où l’on parle de moi comme l’écrivain des prisons. Je veux bien ! J’ai été en prison, très bien ! Mais je ne veux pas qu’on m’enferme de nouveau, à vie, dans une prison ! Depuis que j’ai quitté ce lieu, j’ai vécu d’autres vies. J’ai mené d’autres combats. J’ai découvert le monde. Mes horizons humains et culturels se sont élargis. Et cela a ses retombées au niveau de mon travail d’écrivain. Ajoutez à cela que contrairement à l’image reçue de moi comme l’auteur des prisons, engagé – ce que je ne renie pas-, je suis un écrivain et l’écrivain est une personne qui pose toujours des questions, qui essaie tout le temps de se remettre en question. Si vous vous endormez sur vos lauriers, et bien, vous êtes mort en tant qu’écrivain. L’écriture, c’est une brûlure permanente. C’est un besoin permanent de regarder le monde, la vie avec des yeux neufs. Et moi, je suis dans cette démarche-là. Pas seulement au niveau du fond, mais au niveau de la forme aussi. Je crois au travail d’un écrivain, au cheminement d’une oeuvre à une autre… S’il n’y a pas un renouvellement de l’écriture, des formes littéraires, et bien, c’est que l’écrivain s’est installé dans une certaine routine et par conséquent, il a failli en quelque sorte à sa fonction d’écrivain.
Comment concevez-vous le rôle d’un écrivain dans une société? Est-ce qu’il doit l’exprimer dans sa littérature ou y a-t-il d’autres façons pour le manifester ?
Si on pose le problème à l’échelle universelle, il y a des pays où l’écrivain effectivement peut se permettre le luxe de ne se consacrer qu’à son oeuvre littéraire et ne pas s’impliquer ailleurs. Mais quand on y réfléchit, quand on voit par exemple l’histoire de l’Europe et l’histoire de la naissance de la culture occidentale, cela ne s’est pas passé sans conséquences néfastes sur les oeuvres de l’esprit en Occident. Ce retrait du créateur, de l’intellectuel, de l’écrivain du champ social a été assez désastreux finalement. Je peux avouer que par exemple en France, il est rare que je trouve un livre qui m’intéresse. Je lis davantage les écrivains latino-américains, russes et surtout les écrivains qui viennent de la périphérie, et qui sont en train de bousculer les normes littéraires à l’échelle universelle.
Cela est-il valable pour les intellectuels Marocains ?
Au Maroc, nous sommes dans une situation où l’intellectuel ne peut pas se fermer les yeux, ne serait-ce que pour sauvegarder sa fonction… Nous sommes en train de se battre, et je le répète depuis des années, pour que la fonction d’un intellectuel soit reconnue d’utilité publique. Ne pas considérer l’intellectuel comme un parasite nuisible, mais comme une personne qui apporte quelque chose à la société.
En ce qui me concerne, je n’ai jamais séparé mon travail d’écrivain de mes devoirs, de mes préoccupations de citoyen. Les deux vont de pair et ils sont inséparables. Mais quand j’écris, quand je suis devant la terrible page blanche dont parlait Mallarmé, il n’y a que moi… Je suis un homme libre, j’essaie du moins de l’être, je ne suis dans aucune organisation ou officine politique quelconque. J’ai mes idées politiques, j’ai ma façon de voir la réalité marocaine, je sais ce qu’il faudrait faire pour que les choses changent dans le bon sens. Mais quand j’écris, je suis terriblement seul. Ce que j’écris, c’est le résultat de la douleur qui est la mienne, des espérances qui sont les miennes, du regard que j’ai sur mes semblables, sur le monde.

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