Leïla et les poètes espagnols

David Castillo
«Je crois que l’unique solution pour la survie de la littérature et de la langue catalanes, c’est une modification totale de la relation qui lie cet état à l’Espagne. En l’occurrence l’indépendance totale de la Catalogne. Quant à Leïla, la seule façon de résoudre ce type de conflit est d’éliminer toute intervention militaire, toute attitude belliqueuse. Les Marocains et les Espagnols sont des frères. Les Arabes ont vécu en Espagne pendant huit siècles. Le même sang circule dans nos veines. Il est fou d’ailleurs celui qui penserait à renier l’importance de l’héritage arabe dans la culture espagnole. Nous avons fait la guerre d’une manière sauvage, depuis toujours. Il est temps d’arrêter ! La situation actuelle est honteuse. Nous avons été ridicules aux yeux de tous. Nous avons cherché à résoudre un petit problème avec des attitudes belliqueuses du XIXe siècle. À mon avis, il faut éliminer les frontières politiques, sociales, économiques et avoir un rapport égalitaire. Je n’ai jamais été d’accord avec le gouvernement d’Aznar. Et pas seulement dans ce cas précis, mais depuis toujours. Je n’aime pas son attitude par rapport aux choses et réprouve ses décisions. Un rocher ne mérite pas une mobilisation de cette nature. C’est absurde ! Je tiens à insister sur le rapport d’égalité entre les peuples. Et je m’oppose à la domination d’un peuple sur un autre. Il faut éliminer l’impérialisme et tout vestige de colonialisme des Européens en Afrique et en Amérique. Les Espagnols n’avaient jamais entendu parler du rocher Leïla avant ce conflit.
Dans ce genre de problèmes, ce qui doit dominer, c’est le sens commun. On doit essayer d’avoir une frontière libre, comme c’est le cas entre le Portugal et l’Espagne. S’il n’y avait pas de frontière entre l’Espagne et le Maroc, tout le monde serait gagnant. Je ne suis pas utopique en disant cela. Mon utopie se justifie par la réalité géographique et historique des deux pays. La paix est la seule voie possible. Nos deux pays ne devraient pas investir dans les armes, mais dans la culture. Et ce congrès de poètes est la démonstration qu’on peut faire les choses différemment, dialoguer et éliminer les conflits. Le peuple marocain est très hospitalier. Et je me sens si bien dans votre pays que j’aimerais y vivre.»

Luis Tosar
«L’Espagne comprend des réalités culturelles très différentes.
Après la démocratie en Espagne et la configuration des états des autonomies dans ce pays, toutes les régions, y compris la Galicie, les Pays basques et la Catalogne, ont vécu une révolution politique et culturelle. Même pendant la dictature de Franco, il y avait des structures culturelles qui correspondaient à la réalité sociolinguistique de chaque région. Il y avait des maisons d’édition qui publiaient des auteurs qui ne s’exprimaient pas en castillan. Mais après la démocratie, ce phénomène s’est tellement multiplié qu’il constitue aujourd’hui la règle. J’écris en galicien pour le lecteur de la Galicie. En même temps, il y a la possibilité d’être traduit en castillan pour atteindre un large lectorat.
Je suis profondément ancré dans la tradition littéraire de la Galicie et de la langue galicienne. En même temps, je suis un écrivain du XXe siècle ouvert à toutes les tendances littéraires européennes. En ce qui concerne le conflit actuel, j’ai la conviction qu’il ne va pas altérer les relations entre le Maroc et l’Espagne. Le problème actuel est un problème politique et ponctuel. Il n’a pas d’influence sur les relations culturelles entre les deux pays. Je tiens à préciser que je ne suis pas d’accord avec la politique belliqueuse de José Maria Aznar. Je la qualifie en tant qu’acte de patriotisme espagnol exacerbé. En tant que Galicien, cela ne me concerne pas. La décision a été prise à Madrid, elle n’est pas représentative des autonomies. En Galicie, nous avons nos propres institutions et notre propre politique. Ma position sur ce conflit est celle de tout progressiste qui condamne le recours à la force. Ce conflit est lamentable. Cette rencontre avec les poètes marocains m’apporte beaucoup. Ce genre de rencontres constitue la meilleure façon de prendre réellement connaissance de la poésie marocaine».

José Ramon Trujillo
«Je suis galicien. Mais j’écris en espagnol. Nous ne devons pas oublier que l’espagnol a quatre ou cinq millions de lecteurs possibles.
C’est une concurrence terrible pour les langues des autonomies. Chaque personne doit s’exprimer dans la langue qui convient le mieux à sa manière de réfléchir et à ce qu’elle veut dire. Je trouve dans l’espagnol une panoplie d’expression que je ne rencontre pas ailleurs. Il me permet également de m’ouvrir à d’autres pays – ceux de l’Amérique en particulier. La poésie a beau être minoritaire, elle est nécessaire, parce qu’elle est faite avec les mots de la vérité. En ce qui concerne Leïla, c’est un rocher qui importe très peu aux Espagnols. La démonstration de force est démesurée. Je pense qu’elle est adressée également aux séparatistes de mon pays. Il existe un rapport très étroit entre nos deux pays. Je pense aussi que l’Histoire entre nos deux peuples transcende les gesticulations des politiciens. Entre nos deux peuples, c’est une histoire passionnée, faite de haine et d’amour, mais comme dans toute vraie passion, on ne saurait vivre les uns sans les autres. Le conflit a révélé, paradoxalement, l’étroitesse des liens entre nos deux peuples. Tout le monde s’est senti concerné. Il faudrait cesser de nous déchirer et envisager avec maturité nos relations qui sont, et j’insiste là-dessus, indéfectibles. Cette rencontre entre les poètes marocains et espagnols est nécessaire. Elle permet de nous connaître mieux. Les poètes et les intellectuels prendront le relais pour expliquer que la voie du dialogue et de l’amitié est la seule possible. Il y a tant à faire dans ce domaine-là, et nous nous y attelons tous. Nous envisageons à cet égard d’inviter très prochainement les poètes marocains en Espagne. L’échange entre les poètes de nos deux pays est établi. Il faut que le reste suive.»

Jaime Alejandre
«J’écris en espagnol. Ma poésie est contemporaine parce que je l’écris dans la contemporanéité. Mais j’éprouve une véritable obsession pour le fond, pour le contenu. Le sens m’importe bien plus que la forme. La forme est importante, mais le travail de la pensée est supérieur. Cette rencontre entre deux cultures, au passé commun, mais qui sont différentes, est très intéressante. Elle oeuvre pour la création de liens de compréhension et de connaissance entre nos manières quelque peu distinctes d’appréhender la réalité. Ces rencontres devront se multiplier, et ce, dans les deux sens. Nous avons une connaissance très partielle de la culture de chaque pays. Voyez-vous, nous, les premiers concernés, connaissions très mal la littérature marocaine. Il a fallu que des traductions nous la livrent. Il a fallu que des personnes s’investissent pour les contacts et les rencontres. Et ça marche ! Je pense qu’une connaissance de nos cultures permettrait d’effacer les peurs que nous avons héritées de l’Histoire. Le conflit au sujet du rocher est ridicule à mes yeux. Dans un monde où il y a des intérêts infiniment plus importants, l’occupation d’un îlot dans la Méditerranée est absolument ridicule si l’on tient compte des vrais problèmes de l’humanité. Les grands problèmes à mes yeux ont trait à l’exploitation des pays opprimés par les pays riches et impérialistes.
Le conflit est générique d’un Nord riche et d’un Sud pauvre. Il se traduit par le maintien des mécanismes d’oppression par le Nord en direction du Sud. Et ce, dans une traditionnelle lutte entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. À mon avis, la culture est au-delà de la conjoncture politique. La culture n’obéit pas aux réalités économiques et aux calculs. Elle appartient à l’homme. Quand je lis un Indien, un Canadien ou un Marocain qui me touche, je reconnais un frère. Cela n’a rien à voir avec les frontières. Je me réclame de l’esprit humain qui se joue des limites.»

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