L’enquête inachevée de l’Inspecteur Driss

L’enquête inachevée de l’Inspecteur Driss

Mais à l’instant même où il vit les derniers débris de son brûle-gueule s’éloigner parmi l’écume des vagues reprises par les flots allant se confondre avec les bouts de bois mort dansant sur les crêtes de la houle, l’inspecteur Driss prit d’un coup toute la mesure de cette enquête qu’il mène au pays depuis si longtemps et qu’il crut un moment sur le point d’aboutir. Or, force est pour lui de se rendre à l’évidence : il s’est davantage épris des péripéties et des dédales de son enquête que de la quête d’un dénouement qu’il sait maintenant impossible, et en définitive indésirable.
Il va quand même, comme par acquit de conscience, reprendre les principaux chaînons de cette longue enquête.
Tout a commencé par ce Ferdi qui se prenait pour un Seigneur et qui terrifia tout son entourage. Driss, attiré instinctivement par ce genre de profil ambigu, ambivalent et imprévisible, s’est livré à une véritable exploration spéléologique du personnage, de son environnement et de sa mentalité. De ce passé qu’il voulut simple mais qui s’avéra en fin de compte d’une complexité extrême, il a gardé de profonds stigmates, victime d’une sorte de syndrome de Stockholm qui ne le quitta jamais véritablement.
Même lorsque son enquête le mena sur le chemin de Raus (alias Mohamed lbn Bachir Ibn Moussaddik Ould Abou Issa lbn Abou El Mottalib Aït Ahmed Laaraïchi), cet hurluberlu connu sous le sobriquet de «L’homme qui savait parler aux  oreilles des boucs», et qu’il se retrouva plongé dans l’univers glauque des marchands de sommeil des quartiers immigrés dans les banlieues borgnes de la métropole, il ne s’est jamais départi de l’univers de son passé si simple et si compliqué et dont il fit continuellement un présent vivace et vigoureux.
Son périple le ramènera encore une fois au bled, où il dut se grimer en coiffeur ambulant, qui s’en est allé à dos d’âne écumer les douars et les souks à la recherche du manuscrit qui allait permettre de dénouer une énigme de succession ouverte et non encore «liquidée». D’ailleurs, maintenant, avec le recul nécessaire, il détecte dans cet épisode en particulier quelques explications pour le non-aboutissement de son enquête dans les termes qu’il s’était fixés au départ.
De retour en Hexagone, il dut faire un  long périple du côté du continent nord-américain où il affronta de longs mois d’hiver interminables sur les pistes de cet ancien baroudeur qui devait lui déchiffrer l’énigme du message codé portant la fiche intitulée «Un ami viendra vous voir», fidèle en cela à une manie qu’il a de tout temps cultivée de mettre un écran de fumée entre la vérité et les éventuels curieux superficiels, pour faire diversion et botter en touche, chaque fois qu’il soupçonne quelqu’un de vouloir perturber l’enquête.
De cette période date ce qu’il appelle sa «dépression» identitaire. En fait, la grisaille du Canada, une nouvelle séparation dans son couple, les lenteurs de son enquête et, la goutte qui va faire déborder le vase, la vision dans son sommeil, une nuit qu’il se vit se noyer dans la rivière de son enfance, l’Oum Er-Rbia ; tout cela le décida à entamer son voyage de ressourcement, pas spécialement à El Jadida où il passa les premières années de sa vie, mais davantage dans ce qu’il appelle « le monde à côté », à Azemmour à laquelle le rattachent des liens plus charnels, et qu’il dit parfois, par provocation, constituer à ses yeux «la mère de la civilisation».
Il va se livrer durant ce séjour de ressourcement et de reprise d’équilibre, à une forte oxygénation que, dans son journal de bord, il qualifiera de «re-naissance à l’aube de la soixantaine». Un retour en enfance, se plaisait-il aussi, à ressasser, quand il jouait au demeuré. Renouant avec la lumière et l’eau, il connut une période tonifiante et il se livra à une débauche de dépense d’énergie, au point d’oublier un long moment son enquête au pays.
Mais celle-ci ne va pas tarder à le relancer, à revenir à lui comme un leitmotiv, à le hanter, nuit et jour. Et chaque fois qu’il lui semblait se rapprocher du but, l’être qu’il portait en lui-même, cet homme qui venait du passé, se dressait devant ses yeux et faisait diversion.
Alors l’Inspecteur Driss se décida enfin à remettre à plat toute son enquête, de manière méthodique, en puisant dans les fondamentaux les plus avérés de son art, en remobilisant ses contacts d’antan, au Trinity Collège notamment où il reçut sa première formation en investigation, mais aussi en allant effectuer un stage de perfectionnement dans la sacro-sainte C.I.A. où il impressionna par une conférence qu’il y donna et dans laquelle il a fait un parallèle entre les méthodes de la célèbre Agence et celles, intuitives, des mokaddems du Haut Atlas. Il était d’ailleurs, ces derniers temps, sur la rédaction d’un ouvrage sur ce même thème générique. Mais maintenant du haut de cette falaise bordant «La Mer du Printemps», admirant le miroitement des dernières lueurs du coucher du soleil sur les formes lascives des vagues qui lui rappellent toute la sensualité qu’il goûta profondément, lors de ses rencontres heureuses comme il les appelle, il sait qu’il ne finira jamais son enquête. Avec le geste du bris de la pipe, il signifia aussi qu’il s’agit pour lui de mettre un terme à son ouvrage, et seule l’histoire posthume dira combien l’humanité lui doit.    

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