Les boutiquiers de la passion

Les boutiquiers de la passion

Le désespoir n’y fera rien : Gam ne lâchera pas sa boutique aux disques d’or. Ce disquaire âgé d’une soixantaine d’années est tellement passionné par son métier, auquel il ne renoncera jamais.
En 1965 il ouvre son premier magasin de disques au quartier Derb Sultan à Casablanca avant de s’installer, au cours des années 80, sur l’avenue de France juste à côté du Conservatoire communautaire de Casablanca.
Aujourd’hui, plus de quarante ans après, ce magasin existe toujours et il est connu de tous les Casablancais, en tout cas ceux qui raffolent de bonne musique. «Gam est non seulement connu par les natifs de Casablanca, mais il bénéficie également d’une renommée internationale», témoigne son ami le guitariste Mohamed Attaf. La boutique de Gam est une véritable île aux trésors. Ses joyaux ? Des centaines de vinyles de divers formats et des CD originaux. Jaques Brel, Johnny Hallyday, The Scorpions, Michael Jackson, Joe Dassin, Georges Brassens, autant de célébrités avec lesquelles Gam a vécu et continue de vivre. En écoutant et en rencontrant quelque-unes de ces stars, Gam estime avoir fait son apprentissage.
Fils de maçon, issu d’une famille très modeste, notre homme s’est accroché de tout son être à son rêve. Un rêve alimenté par sa fascination pour le mythe des stars du septième art : Marlon Brandon, Humphrey Bogart, et Marlène Dietrich pour ne citer que ceux-là.  «C’est grâce à eux que j’ai été propulsé dans l’univers fabuleux et enchanteur de la musique», témoigne Gam, pris de nostalgie.
La clé de son bonheur et de sa passion dévorante est sa fréquentation des salles obscures alors qu’il avait tout juste dix ans. Il s’en souvient comme si c’était hier : «Feu Mohamed Ousfour avait ouvert un hangar où il projetait des chef-d’œuvres du cinéma, on se régalait de films». Lorsqu’on lui demande : qu’elle est son style de musique préféré ? il fait mine de ne pas avoir entendu la question. En fait, cela saute aux yeux. La musique noire américaine est son dada. Pour le prouver, il montre une photo de lui lorsqu’il avait 14 ans. C’est le portrait «craché» de Michael Jackson à la fleur de l’âge. «C’est lui mon modèle», déclare t-il avec fougue. Pas de doute, rien qu’à sa manière de parler, facile de se rendre compte que Gam est «habité» par son univers. C’est grâce à cette passion qu’il a eu l’audace de créer une maison de disques au début des années 70. Elle portera son nom. Il produira des artistes locaux, les plus connus comme Nass El Ghiwane, mais également des groupes étrangers en visite au Maroc. Gam s’est proposé de les produire et de diffuser leurs musiques via la magie des disques vinyles.
L’entreprise de Gam a connu quelques années de gloire, mais a fini par fermer. «A la fin des années 70, j’ai arrêté de produire des disques, car  je voulais préserver l’existence de ma boutique», souligne Gam. Il s’est contenté de vendre des disques. A une époque, il y avait des passionnés parmi les Casablancais, mais aujourdhui ce n’est plus le cas. Est-ce une question de prix de vente ? Est-ce la faute au piratage ? Ou est-ce dû à l’absence de véritables connaisseurs ? Gam opte pour cette dernière raison : «La génération actuelle ne maîtrise rien, elle surfe dans une vague de généralités, n’a pas de réelle culture musicale». «Les vinyles n’ont pas changé de prix, ils coûtent toujours 150DH, les CD originaux avoisinent les 180DH. Mais les ventes, elles, ont diminué de plus de la moitié», déplore Gam. Pour l’instant, seuls les résidents étrangers au Maroc, et les touristes représentent aujourd’hui les seuls clients de Gam. Certains touristes français achètent des collections de disques de classiques français, mais cela demeure l’exception.
Cela ne semble pas déranger Gam. L’essentiel pour lui est de veiller à ce que sa collection ne se perde pas et que la mémoire de ses mentors, de toutes ces stars de la chanson qui l’ont formé, comme il dit, soit préservée. «Quand je mourrai, j’aimerais qu’on enterre ma collection avec moi, pour qu’elle ne se perde pas», conclut Gam.
Ba Roudani est un autre de ces boutiquiers de la passion, prêt à tous les sacrifices. Car le métier de bouquiniste ne nourrit pas son homme. Pourtant, chaque matin, il fait l’ouverture de sa boutique de la rue du Jura, au Maârif. 45 ans d’exercice, et l’envie de continuer de vivre son métier l’aide à oublier ses difficultés à subsister. «Il y a des jours où je ne vends aucun livre, je rentre chez moi sans avoir encaissé le moindre sou, mais…». Ce «mais» est révélateur. Il dit tout du «moteur» de cette forme de militantisme. Cette volonté acharnée de s’accrocher malgré tout à son métier. Ce métier dans lequel il est né etest pour lui sacré !
Lorsque Ba Roudani reçoit dans  sa boutique un jeune qui n’a pas de quoi acheter un livre, même s’il est ancien, il le lui prête. Il n’arrive pas à résister à ce genre de demande. Pour lui, c’est sans doute l’unique moyen de faire en sorte que la lecture soit sauvée.
Pour Ba Roudani, lire est un acte qui relève de la magie. «Lorsqu’on passe des années dans l’univers des livres, on ne peut plus le quitter, on est comme ensorcelé». évidemment, il souffre du peu d’activité de son commerce, mais il s’accroche. Avec fierté. Aouchir, lui aussi entretient un trésor. Ce n’est pas un exemplaire rare d’un vinyle introuvable, ni un enregistrement piraté d’un groupe mythique, mais un souvenir du genre de ceux qui comblent une vie de disquaire. Ce jour où la diva Oum Keltoum est entrée dans sa boutique située à l’avenue Lalla El Yacout, ce jour là, Aouchir s’est dit qu’après ça, il pourrait mourir et depuis, il en vit. 
Spécialiste de la musique orientale, ce disquaire âgé de 65 ans a eu une offre de reprise de son magasin. Mais il a refusé.  Pour ne pas souffrir du spectacle cruel de son magasin vide, il préfère le déserter et laisser ses enfants le gérer. «Le propriétaire vient rarement au magasin, il ne veut pas s’infliger cette peine, car il y a des jours où il n’y a pas un chat qui le visite», confie un de ses vendeurs. «Mais  lorsque ça lui manque trop d’écouter Farid El Atrach, Abdelouahab, Asmahan ou encore Oum Keltoum, sa préférée, il vient».  Ainsi va la vie des boutiquiers de la passion.

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