Les fantômes sont vivants

Benjamin Colle-Pottier est un peintre classique. Il signe ses tableaux sous le nom de Serguei. Il peint des scènes de la réalité. C’est généralement dans ses entours, parmi les êtres et les choses auxquels il est le plus intimement lié, qu’il choisit son point de départ : la femme, les enfants, le paysage local, etc. Ce peintre septuagénaire vit à l’écart du monde de l’art. Il a élu domicile à Inezlane, un petit village. Il est désabusé, hanté par le passé qui ne cesse de revenir. Il peint très lentement et se préoccupe peu du devenir de ses tableaux. Serguei est aussi ce qu’on appelle un peintre coté. Ses tableaux sont recherchés, collectionnés par quelques amateurs passionnés. Le début du roman le dépeint comme un homme qui a voué sa vie à l’art. Le livre est traversé tout au long des pages par des musiques : de la musique classique, bien entendu ! Il s’agit d’un homme qui a fondé toute sa vie sur l’art.
Quelques faits interviennent dans la trame de ce roman, notamment la mort mystérieuse d’un antiquaire, lié par une amitié inavouée avec le peintre.
Cette mort sera éclipsée par la trouvaille d’un bébé, abandonné au seuil de la porte de Serguei. Le peintre s’attache à ce bébé qu’il nomme Yéssous.
L’avènement de cet enfant rend le goût de la vie au peintre, et lui remet le pied à l’étrier, puisque Serguei éprouvera de nouveau le besoin de peindre. Yéssous est kidnappé, c’est le titre du roman : « Rapt à Inezlane ». Serguei n’aura de cesse alors que de le retrouver pour renaître à la vie. C’est ainsi qu’on peut résumer très brièvement la trame du sixième roman de Jean-Pierre Koffel. Ceux qui s’attendent à un polar en raison de la collection noire dans laquelle est publié ce livre seront déçus. Certes, il y a un vol de tableaux et un enfant enlevé, mais ces faits demeurent marginaux en comparaison de la véritable histoire du livre, qui raconte la vie d’un homme et ses tribulations intérieures. Le passé ne cesse de le hanter, et l’expiation d’une faute commise il y a 40 ans donne sens à l’énergie que le peintre va mettre pour retrouver l’enfant. Serguei a lâchement abandonné une femme pendant sa jeunesse. Celle-ci s’est donnée la mort en se jetant dans une falaise avec son nouveau-né entre les bras. Elle s’appelle Fanou. La mère de Yéssous (l’enfant trouvé) s’appelle également Fanou. On saisit immédiatement ce jeu entre le passé et le présent. Le fantôme de la disparue revient hanter Serguei sous l’identité de la mère de Yéssous. L’idée du rachat par une action salvatrice sous-tend ce roman. Il existe au demeurant des allégories à la religion chrétienne. Et le roman de Koffel peut aussi se lire comme une fable de la religion chrétienne.
Du point de vue de l’écriture, «Rapt à Inezlane» est bien écrit, clair. Son style ne le situe pas dans la tendance romanesque actuelle. Toutefois, si l’écriture est classique, la composition du livre ne l’est pas. Le narrateur a en effet mêlé plusieurs genres dans ce roman : récit épistolaire, éphémérides et flash-back. La voix du narrateur alterne au demeurant avec celle de ses personnages. Ce qui fait ressembler «Rapt à Inezlane» à un montage, avec plusieurs entrées possibles. Cela dit, il n’en demeure pas moins que la note prédominante dans ce roman est le classicisme.
Le narrateur écrit à propos du peintre : « Tout ce qui peut agiter ses contemporains laisse Benjamin Colle-Pottier, sinon indifférent, du moins «déconcerné». Il existe incontestablement une conformité de goût entre le narrateur et Benjamin Colle-Pottier. Les deux semblent se désintéresser de l’actualité artistique. Les références littéraires et artistiques, dont le roman est truffé, datent dans une large mesure du siècle précédent. C’est probablement là les limites de ce livre très attachant dans lequel on entre difficilement, mais qui finit par nous accrocher d’une façon poignante. C’est aussi un choix délibéré de son auteur qui préfère des valeurs sûres à l’incertitude du contemporain.

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