Les Marocains ne fêtent pas le livre

Un directeur d’un établissement culturel européen au Maroc s’étonnait l’autre jour de voir les Marocains lire dans le train des journaux, et non pas des livres. Il se demandait pourquoi Le constat des professionnels du livre est accablant : les Marocains lisent peu. «Il me faut parfois près de huit ans pour écouler 2000 exemplaires», dit Leïla Chaouni, directrice des éditions Le Fennec. L’on sait qu’il faut vendre près de 1200 exemplaires pour atteindre le seuil de rentabilité. Ce qui en dit long sur le petit nombre de livres vendus dans notre pays et les difficultés auxquelles sont confrontés ceux qui travaillent dans le milieu de l’édition.
En ce qui concerne les raisons qui portent les Marocains à ne pas se ruer sur les livres, on en trouve deux qui prédominent sur le reste. D’abord le coût du livre. Le pouvoir d’achat des Marocains est limité. «Le Marocain a envie de lire, et s’il ne lit pas, c’est parce qu’il n’a pas les moyens», constate Abdelkader Retnani, directeur des éditions Eddif. Le prix élevé des livres les met hors de la portée des bourses d’un grand nombre de lecteurs potentiels. Le directeur de la plus grande librairie de Casablanca dit dans ce sens : « près de 1000 personnes la visitent chaque jour, mais nous réalisons seulement une centaine de ventes ». Cela veut dire que l’intérêt pour le livre existe, mais il ne se traduit pas par des achats. Ce petit nombre de clients fait en sorte qu’il existe très peu de librairies au Maroc. Dans une ville comme Tanger, dont la population dépasse le million d’habitants, il n’y a guère que 4 librairies. Il n’en existe qu’une seule à Larache.
Pour saisir l’importance du frein que constitue le prix du livre, il n’y a qu’à se rendre dans ces lieux qui vendent des livres neufs à 10 et 20 DH. Que ce soit à Rabat ou à Casablanca, les deux espaces en question ne désemplissent pas. Ils sont malheureusement garnis par les livres invendus ailleurs. Pareil pour les bouquinistes qui sont unanimes à reconnaître que les livres de qualité font de brefs séjours dans leurs rayonnages.
La deuxième raison invoquée par les professionnels a trait à notre culture. Une population dont plus de la moitié est analphabète réduit d’emblée les consommateurs du livre. Le directeur de la librairie Livre-Service dit : « Il existe peu de lecteurs parce qu’une culture du livre est inexistante chez nous ».
Culture du livre veut dire aussi une initiation à la lecture dès le plus jeune âge. Cette initiation est souvent chez nous l’affaire de quelques parents et des établissements étrangers. À cet égard, le ministère de l’Education nationale ne sensibilise pas par des programmes les enfants au plaisir de lire. Il vient d’inscrire au programme quelques romans, mais à l’adresse des moins jeunes. Une anecdote rapportée par Leïla Chaouni est très instructive dans ce sens. Un instituteur est venu visiter en compagnie de ses élèves son stand dans un salon. Interrogé sur les raisons de cette démarche, l’instituteur répond sans hésiter : « J’amène mes élèves pour leur montrer qu’il existe des livres qui ne sont pas scolaires ». L’une des notions fondamentales de la lecture, à savoir le plaisir, est donc étrangère à notre culture de base. D’ailleurs, l’on sera surpris d’apprendre ce que lisent Marocains. Ils lisent surtout utile.
Le directeur de Livre-Service affirme que les livres qu’il vend le mieux sont ceux qui traitent de la médecine, des sciences exactes et des nouvelles technologies. Les gens les achètent à des fins professionnelles. Ensuite, on sera étonné d’apprendre que les romans de science-fiction et les auteurs américains viennent en deuxième position. Le lecteur marocain est friand d’un monde qui le détache de sa réalité quotidienne, et les jeunes réclament de plus en plus des écrivains américains traduits en français.
Les bibliothèques de prêt qui sont censées mettre à la portée de ceux qui rêvent devant les devantures des librairies les livres de leur rêve, disposent de très peu de livres attrayants. L’absence des pouvoirs publics pour aider à la baisse des prix ou restructurer les bibliothèques, laisse le terrain libre à toutes les initiatives… Et ce ne sont pas ceux qui distribuent gratuitement les livres islamiques ou les vendent à 5 DH qui vont s’en plaindre.

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *