Les professionnels boudent le soutien à l’édition

Les professionnels boudent le soutien à l’édition

C’est une course contre la montre. Le ministère de la Culture ne laisse guère que dix jours aux maisons d’édition pour déposer leur dossier de candidature. Il les prend si bien de court que rares sont celles qui acceptent de s’essouffler en courant après une incertaine subvention. “J’ai découvert dans la presse le communiqué du ministère de la Culture. Je l’ai lu le matin du 22 décembre. Il n’est pas possible de préparer mon dossier avant le 31“, commente Abdelkader Retnani, directeur des éditions Eddif. Pour d’autres grands éditeurs du pays, la date des dépôts de dossiers ne fait rien à l’affaire. Qu’elle soit une promenade de paix ou un sprint, ils sont décidés à lui tourner le dos. C’est le cas de Bichr Bennani, directeur des éditions Tarik. “J’ai suffisamment perdu de temps en déposant des dossiers. J’arrête !“ explique-t-il. La fin de non-recevoir opposée par le ministère de la Culture n’est pas l’unique raison du désintérêt de certains éditeurs. En effet, le ministère de la Culture a initié une politique soutenue de production de livres. Il est lui-même éditeur. À ce sujet, certains professionnels estiment qu’il fait de la concurrence aux maisons d’édition. “Il édite des livres qui restent dans les stocks. Certains auteurs publiés par ce ministère cherchent désespérément un distributeur, parce que leurs livres ne sont pas commercialisés“, ajoute Bichr Bennani. Il n’est pas le seul à réprouver les livres édités par le minstère, puisque l’avis des professionnels est unanime sur le sujet. Le directeur d’Eddif, pourtant connu par ses positions tempérées à l’égard du ministère de la Culture, est catégorique sur la question : “le ministère ne peut pas devenir éditeur. Il doit aider ceux qui font ce métier“. Cet avis n’est pas partagé par Mounya Nejjar, directeur du livre, des bibliothèques et des archives au ministère de la Culture. Elle estime que la “vacuité“ dans le domaine de l’édition au Maroc est telle qu’il n’y a même pas lieu de parler de concurrence. “Nous sommes en face d’une demande si bien élevée qu’il y a de place pour tout le monde“. Elle ajoute que le ministère de la Culture édite des livres dans des domaines auxquels “n’auraient jamais touché des éditeurs“. Il a lancé des collections comme “la première publication“ d’un auteur ou “les oeuvres complètes“. Mais à quoi bon éditer ces livres, du moment qu’ils sont parcimonieusement distribués ? Quant au montant global du soutien de l’édition, il s’élève à 2 millions de DH, selon Mounya Nejjar, et peut être “majoré“ en fonction de l’intérêt des dossiers déposés. L’obtention des sommes allouées aux éditeurs bute contre des complications administratives qui requièrent du courage et de la patience de la part des demandeurs. “La commission de 2002 m’a accordé une aide de 14 000 DH. Le livre est déjà sorti et je n’ai pas encore touché d’argent, parce qu’il est bloqué au ministère des Finances“, explique un éditeur. Cette aide couvre en fait 50% des frais de l’imprimerie, indépendamment du tirage. Elle ne tient pas compte des dépenses engagées dans la conception du bouquin. Elle est octroyée à des éditeurs “portant la nationalité marocaine“ et près de 80 % des livres subventionnés sont écrits en arabe. En dépit des réserves des éditeurs, le soutien à l’édition est une action de fond louable. Le livre obéit aux mêmes exigences que n’importe quel produit industriel. L’industrie du livre est une réalité. C’est une industrie qui coûte de plus en plus cher. Le coût de la fabrication d’un livre se lit sur le dos de sa couverture. Il est brûlant. Il peut devenir carrément dissuasif. Un livre qui ne se vend pas porte préjudice à des auteurs de livres. Ces derniers peinent à trouver un éditeur, parce qu’il est lui-même ligoté par l’obligation du retour de son investissement. C’est pour cela que les subventions de l’Etat visant à soutenir l’édition sont doublement salutaires. D’une part, parce qu’elles dopent l’industrie du livre, et d’autre part parce qu’elles contribuent à la baisse du prix de vente. Mais le ministère ne peut pas faire cavalier seul, et encore moins avancer contre la volonté des professionnels. Il est bon de rêver de temps à autre à une entente possible entre le ministère de la Culture et les faiseurs de livres qui comptent au pays.

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