L’expression de la marocanité

Ils étaient quatre ce soir-là. Ils ont occupé un petit espace dans le fond d’une péniche pour célébrer, en communauté avec un public de fans, leur 32 ans de scène. Un public de connaisseurs, qui n’ignore rien de la trajectoire du groupe. Il y avait comme le parfum d’une société secrète : cette soirée regroupait seulement des initiés. Des mordus qui connaissent par coeur le menu qui leur sera servi. Ce public ne marque jamais sa satiété à l’égard de certaines chansons vieilles pourtant de plus de trente ans.
Chaque personne a des raisons d’aimer sa chanson de Jil Jilala, mais tous ces fans sont unanimes à reconnaître que l’expressivité de l’identité marocaine est pour beaucoup dans leur attachement incoercible à ce groupe. «J’aime profondément Jil Jilala, parce que je m’y reconnais en tant que Marocain», dit sans un mot de plus l’ex-joueur de foot Abdelmajid Dolmy qui a tenu à être de la fête. Et il n’est pas le seul à acclamer la marocanité du groupe. «En fait, s’il y a une chose qui peut expliquer la séduction durable que les chansons de ce groupe exercent sur moi, c’est bien cette marocanité imprimée sur chaque mot, chaque phrase, chaque rythme. Je ne peux expliquer cela, mais je sens le Maroc profond chaque fois que j’écoute Jil Jilala ou Nass El Ghiwane» dit pour sa part un journaliste à la radio. Cette identité marocaine est servie par la voix du soprano Abdelkrim El Kasbaji. Sa voix enflamme le public par des paroles où il se reconnaît. Ce public, enthousiaste, applaudit, chante avec le groupe.
Chacun retrouve des tranches de sa vie dans l’une des chansons. Chacun s’identifie dans une phrase d’une chanson. Des personnes anticipent sur les paroles, d’autres réclament leur chanson de Jil Jilala. «Laklam Lamrasaâ», «Alâar abouya», «Jilala» ou encore «Lajouad», lancent quelques-uns. Certaines jeunes femmes dodelinent de la tête jusqu’à avoisiner la transe. C’est que les chansons de Jil Jilala ne dispensent pas seulement un moment de plaisir pour les oreilles, mais saisissent le public par le ventre. La nostalgie joue certainement beaucoup dans cette affection portée à l’égard du groupe. Les chansons qui n’ont pas pris de ride rappellent assurément aux personnes présentes le temps qui a fait son action et les beaux jours d’antan.
Mais il y avait aussi beaucoup de jeunes, des natifs de ces fameuses seventies. Ces derniers sont venus moins par nostalgie que par l’identification en un chant de la réalité. C’est de cette représentation de la réalité sociale du pays que tiennent leur force les chansons de Jil Jilala. Expression souvent d’un désarroi, d’une impuissance face à une injustice sociale ou à la supériorité inexorable de la vie. Mais dire que Jil Jilala sont les chanteurs du spleen, «hayati maghyouma» (ma vie est brumeuse), ne signifie aucunement que cette réalité soit dépourvue de beauté. Au contraire, tout en collant aux vraies préoccupations du peuple, le groupe les doue, par la sensibilité qu’il y met, par la nature même de son mode d’expression, de beauté. Il s’agit de la poésie du quotidien, exprimée dans une langue avec laquelle le public se sent en intelligence.
Une langue très audacieuse à l’époque où ont fait leur entrée sur scène les membres de la troupe. «À nos débuts, nous considérions que le monde artistique était en décadence au Maroc. À l’époque, la jeunesse était abreuvée de chansons égyptiennes, européennes, américaines… Et nous nous demandions pourquoi, avec notre civilisation et notre culture, l’identité marocaine était absente des ondes», se souvient Moulay Tahar, l’un des fondateurs du groupe. Lui et ses amis ont le mérite de s’exprimer dans la langue de la quotidienneté des Marocains. Ils ont cherché à capter l’esprit d’une époque par des propos de tous les jours. Aujourd’hui, cette poésie du quotidien, qui constitue le nerf vivant des chansons de Jil Jilala, est en crise. Depuis le départ en 1995 du parolier de Jil Jilala, Mohamed Derham, ce groupe n’a pas réussi à lui trouver un remplaçant. «Il a laissé un très grand vide que personne ne peut combler. Nous sommes obligés de chercher des paroliers parmi les jeunes poètes du malhoune et du jazel » nous dit Abdelkrim El Kasbaji. Mustapha Bakbou, le gnaoui du groupe, nous a confié que Mohamed Derham «pourrait participer au prochain album. Nous n’arrivons pas à trouver mieux que lui, parce qu’il connaît Jil Jilala. Nous lui avons proposé d’écrire les paroles de 3 ou 4 chansons pour notre prochain album». Cette collaboration est peut-être le préalable du retour de Derham dans sa famille naturelle.

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