L’homme de la Patagonie

L’homme de la Patagonie

Aujourd’hui le Maroc : Tous ceux qui ont vu « Histoires infimes » en disent beaucoup de bien. Est-ce qu’il est facile d’assumer la réputation un film à succès ?
Carlos Sorin : Quand je termine un film, je sais qu’il n’est pas bon. Et comme je suis obsédé par une idée impossible à réaliser, je ne saurais lui donner corps dans un film. Mais le cinéma est un négoce, et il faut savoir arrêter à un moment pour mettre ses obsessions dans un prochain film. C’est une constante dialectique entre l’obsession d’une idée irréalisable et la course vaine pour la loger dans un film.
Les épisodes rapportés dans votre film ne correspondent pas à la réalité de l’Argentine telle qu’elle est décrite dans les journaux…
Oui, «Histoires infimes» est un film positif. Malgré le fait que l’Argentine vive une partie noire de son Histoire, mon film est la face la plus lumineuse du pays. Il faut dire que je n’ai pas cherché à être positif. La crise que vit le pays arrive comme un écho très lointain et dépourvu de résonance en Patagonie où se déroulent les histoires de mon film. Ce lieu est tellement désert, si bien éloigné des agglomérations que mon film est considéré comme étranger dans mon pays.
C’est le troisième long-métrage que vous tournez en Patagonie. Quel est le mystère de votre relation à cette région ?
Et je suis en train d’effectuer les repérages de mon quatrième film en Patagonie ! Cette région comme vous dites est immense. Sa géographie est plus grande que les superficies de l’Espagne, la France et l’Italie réunies. J’aime l’immensité vide de la Patagonie. J’aime parcourir 700 km sans rencontrer la moindre maison, ni âme qui vive. La main de l’homme n’a pas encore opéré dans ces espaces jurassiens. Il existe un contraste saisissant entre les paysages, taillés pour des histoires épiques, et le quotidien extrêmement banal des rares personnes que j’y rencontre. Curieusement, je saisis mieux ce qu’est un homme, lorsque j’en rencontre un en Patagonie. Nos échanges sont à chaque fois très riches humainement. Alors que la masse de 15 millions de personnes qui vit à Buenos Aires est quasi anonyme.
Vous considérez-vous comme un cinéaste sud-américain ?
Je suis un cinéaste argentin, parce que je vis et suis formé en Argentine. Autrement, je ne proclame pas une identité relative à un pays ou une culture. Quand je fais mes films, je n’ai pas le souci de marquer une appartenance à l’Argentine, et encore moins à l’Amérique du Sud. C’est dans les festivals, où je rencontre des cinéastes d’Amérique latine, que je me rends compte que je fais du cinéma sud américain. Mais vous savez, l’Argentine est un peu atypique en Amérique latine. La colonisation n’a pas laissé de séquelles comme au Brésil ou au Mexique, des pays qui ont produit des cinéastes à la forte appartenance culturelle. La présence des colons en Argentine a été pulvérisée. Elle ne marque vraiment pas les esprits ! La culture des Argentins est née du néant. Elle a débuté avec le vingtième siècle, et elle s’est façonnée en regardant vers l’Europe. Donc, les cinéastes argentins ont fait, jusqu’à une époque récente, des films très européens. Ça commence à changer avec la crise.
Y a-t-il beaucoup de cinéastes en Argentine ?
Nous avons la plus grande densité de cinéastes par habitants dans le monde. Ce n’est pas une boutade. C’est vrai ! Il existe 20 universités et académies dans le pays, spécialisées dans la formation de cinéastes. Les étudiants inscrits dans ces établissements sont plus nombreux que ceux qui suivent des études de médecine. Si les choses continuent à évoluer de la sorte, il y aura plus de cinéastes que de médecins. De là découle le fait que nous sommes un pays de fictions.
A l’instar de ce que produit l’excellente littérature du pays ?
Oui ! Et je pense que s’il y a lieu de parler d’une identité culturelle, il faut se référer aux écrivains. Borges représente bien l’ambiguïté du créateur argentin au regard de sa capacité à produire des fictions. Il est à la fois européen et sud américain. Les personnages de ses livres se meuvent à l’intérieur d’un univers résolument livresque. Les mondes possibles que les histoires d’un livre comme « Fictions » mettent en scène tirent leur substance de la littérature. Les livres sont désormais en mesure de constituer l’espace de leur genèse et celui de leur éclosion. Tout vient des livres pour donner naissance à d’autres livres qui constitueront à leur tour la base de nouveaux livres. À quoi bon se soucier encore de la vie réelle? Un livre comme « Fictions » peut être considéré comme un procès intenté aux petites possibilités que la vie réelle donne aux oeuvres esthétiques. J’aime beaucoup les mises en abyme des histoires de Borges et son attrait pour les sujets non finis. L’espace de mes films est également infini. En ceci, je représente peut-être plus que je ne le crois l’esprit des créateurs argentins.

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