L’homme sans visage est mort

Il a toujours caché son visage aux caméras et aux appareils photos. Sa mort laisse sans visage un homme qui était fasciné par l’idée de l’effacement. Très peu porté aux médias, il a accordé durant toute sa vie une seule interview à «L’Express». Celui qui a pourtant tout fait pour être peu connu du grand public, était admiré par les plus grands écrivains du 20ème siècle. Sa vie a été, toutefois, régulièrement entachée en raison de son militantisme dans la presse d’extrême droite et de son antisémitisme.
Côté littéraire, Maurice Blanchot tient une place à part dans la république des lettres. C’est une autorité littéraire et intellectuelle considérable. Il était admiré par Jean-Paul Sartre, le poète René Char et le philosophe Michel Foucault. Jacques Derrida se réclame de sa pensée. Blanchot a été de surcroît parmi les premiers à saluer les écrits de Michel Leiris et Georges Bataille auxquels une longue amitié l’a lié. Le titre de l’un de ses célèbres livres est justement intitulé «L’amitié».
Côté politique, Maurice Blanchot s’était retiré de la scène médiatique et littéraire au sortir de la guerre après avoir collaboré dans les années 30 à la presse d’extrême droite. Né le 22 décembre 1907 à Quain (Saône-et-Loire), Blanchot a collaboré à plusieurs journaux d’extrême droite entre 1931 et 1944. Après la guerre, il se retire de la vie publique et ne collabore qu’exceptionnellement aux journaux. Ses positions politiques se raréfient. Il devient invisible! Pourtant ce passé qui a fait couler tant d’encre, Blanchot ne va jamais le renier publiquement.
Le fait peut-être que l’écrivain ait voulu dérober sa vie et son visage à l’opinion publique a été interprété par certains comme un refus délibéré de laisser le biographique éclairer cette partie de sa vie. L’affaire éclate pourtant en 1982 lorsque la revue «Tel Quel» dénonce l’antisémitisme de Maurice Blanchot. Les positions d’après-guerre de l’écrivain laissent penser qu’il est bien revenu de son extrémisme d’antan.
Sous la recommandation de Michel Leiris, Blanchot a signé la «Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie» (6 septembre 1960) dite le Manifeste des 121. Il a également signé une pétition contre les lois Debré sur l’immigration.
Au-delà de son militantisme, la valeur littéraire des écrits de Blanchot lui a valu des admirations dans tous les camps. Nombreux sont ceux qui ont cherché à lui arracher des déclarations pour prouver qu’il regrette son passé. «Aujourd’hui, je n’ai de pensée que pour Auschwitz», a rapporté à son compte le philosophe Bernard-Henri Lévy. Maurice Blanchot était un écrivain hors-pair.
Ce sont moins ses romans, comme «Thomas l’obscur», que ses essais qui vont imposer cette façon fine et engagée d’interroger la littérature. Il est l’auteur de livres comme «la part du feu», «l’espace littéraire» ou «le livre à venir». On ne trouve dans ces livres ni application, ni formulation de théorie. La littérature parle du littéraire. Tel est l’enseignement que l’on peut tirer de cet écrivain qui était angoissé par l’idée de la mort, et qui tenait à ce que l’oeuvre efface son auteur. Il écrit dans ce sens dans «Après coup» : «si l’oeuvre écrite produit et prouve l’écrivain, une fois faite, elle ne témoigne que de la dissolution de celui-ci, de sa disparition, de sa défection et, pour s’exprimer plus brutalement, de sa mort, au reste jamais définitivement constatée : mort qui ne peut donner lieu à un constat.»

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