L’humour noir de Saidou Abatcha

Saidou Abatcha dérange. Humouriste, caricaturiste ? Il refuse la classification et se réfugie dans la pluralité, en essayant, plutôt fastidieux, de rattacher par la satire ces deux genres que les écoles classiques veulent différentes et sans espoir de conciliation. Anti-impérialiste, mais favorable au métissage culturel, il s’exprime en français, qui se prête plus à l’humour et aux impératifs de la mondialisation que la trop puritaine langue peulh, sa langue natale, celle des bergers de la savane en éternelle quête de pâturages, des plateaux de l’Ethiopie aux confins du Sénégal.
Inconnu au Maroc, son arrivée dans le royaume, à l’invitation de l’Alliance franco-marocaine, ne déchaîne pas encore les foules. Sauf parmi les initiés. Mais, il s’agit d’un contact attendu, d’un échange entre les deux Afrique dont les humours ne sont pas si différents que cela. Ambassadeur de l’humour noir, le «pleurer-rire» ou encore, cet art de narrer le drame quotidien en faisant rire, Abatcha compte sur ses dons extraordinaires pour conquérir le public d’El Jadida, le 8 mars prochain, à la Salle du Parc Hassan II.
En Afrique, ce comique ne fait pas comme la Fontaine. Il ne divertit pas son public en l’instruisant. Il lui conte ses malheurs, parfois sans anesthésie, mais toujours avec agilité. Partout, de Yaoundé à Abidjan et à Paris, il fait tordre de rire une foule ravie de trouver dans ce conteur et humouriste-né, un air du defunt Jean Michel Kankan, précurseur du One man show dans le continent et docteur honorae camerounais du rire, qui régnait sans partage sur les planches africaines en 1980.
Avec un ton candide, Saidou Abatcha joue le naïf et fait rire en traitant de sujets sérieux sérieux. Il fait descendre sur terre, le débat existentialiste africain, prisonnier qu’il est des hautes sphères et de l’affairisme. Au passage, Abatcha porte le stigmate sur les dictateurs et mime les éternels barons du continent, lesquels (la Bruyère l’a presque prédit deux siècles plutôt), « ne commencent à apprécier sa sature que quand elle lâche prise et part mordre ailleurs». Tout est dit dans la finesse, par l’artiste qui sait aussi bien imiter un Colonel corrompu que se faufiler, sur scène, dans le costume trois pièces d’un éternel président technocrate africain. Parlant d’Abatcha, quelqu’un a demandé un jour, où l’humoriste était happé par un de ses rôles de Colonel-président à vie des démocraties tropicales, s’il n’était pas la réincarnation du sinistre Sani Abacha, ancien président du Nigeria, et irascible adepte de la gégène. Dans ses pièces réquisitoires des dictatures africaines et du malheur d’une société où le revenu journalier est trop souvent en dessous du dollar, l’artiste n’hésite pas à égratigner certains chefs d’Etat occidentaux qui cautionnent les chefs africains et viennent souvent dans le continent, chasser la gazelle et les diamants. Le détournement des dons humanitaires est l’un de ses thèmes favoris, traité au même pied d’égalité que l’objectivité des banques Suisses, souvent point de chute des fortunes personnelles de nombres de dirigeants africains.
Artiste prodigue, Abatcha peuple désormais le paysage humoristique de l’Afrique francophone, en se jouant des subtilités de la langue française, apprivoisée, tropicalisée, africanisée, au grand dam des puristes et académiciens qui ont crié à la mort de l’humour depuis Molière. Métis culturel, il réside le plus clair du temps (peut-être pour mieux imiter l’oligarchie africaine) en France. Normal après tout puisque son chef d’oeuvre «Jamais ma femme !» s’y vend mieux qu’en Afrique où l’artiste, aussi populaire et aimé soit-il, doit, s’il veut gagner son pain, affronter d’abord le piratage. Au risque d’écorcher sa popularité.

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