L’image boiteuse

Cela a commencé par une phrase dévastatrice. J’avais dit, dans une interview à un journaliste, que le cinéma marocain allait clopin-clopant. Ma phrase était claire : notre cinéma boitait. Le hasard a voulu que cette image, qui n’a même pas le mérite de la nouveauté et qui est entrée depuis longtemps dans le langage de tous les jours, ait été interprétée par deux personnes comme une allusion directe à leur handicap physique.
Je jure sur la tête de mes enfants que j’ignorais que le ministère de la Communication et le directeur du CCM boitaient tous deux du pied droit. Et comme leur moi importe beaucoup plus que notre cinéma, ils ont cru comprendre que je désignais un handicap physique alors que je faisais référence à une situation artistique. Bref, j’ai été suspendu de mon travail à la RTM par la faute d’une interprétation égocentrique d’une phrase.
Une autre coïncidence, mais heureuse cette fois-ci, a voulu que ma suspension précède seulement d’une dizaine de jours le mois de Ramadan. Comme à la radio, ils n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent, ils ont été contraints de me commander un feuilleton radiophonique. J’ai réalisé en free-lance « Al Antaria » – qui raconte les surprenantes aventures du poète Antar Ibn Chadad. Ce feuilleton a remporté un grand succès. Et comme mon orgueil a été écorché par ma suspension à la RTM, j’ai décidé de savourer comme il se doit cette revanche dans un restaurant le soir de l’aïd. J’étais en compagnie d’un groupe d’amis, lorsque la conversation de jeunes attablés à côté de nous a attiré mon attention. L’un d’eux que j’ai reconnu facilement, parce que c’est le fils d’un grand résistant, a parié avec ses amis qu’il pouvait dérober à un client son argent. Le client qui venait de payer sa consommation s’apprêtait à sortir; notre homme est allé vers lui les bras grands ouverts. Il lui a fait une accolade chaleureuse, et a soutiré en même temps les billets qui se trouvaient dans la poche de sa chemise.
Je n’ai pas bougé le petit doigt. Mais le malheureux client volé est revenu après et s’en est pris violemment au serveur, en lui disant qu’il ne lui a pas rendu sa monnaie. Là, je me suis vaillamment levé, et en digne héritier du héros que je jouais à la radio, j’ai désigné le vrai coupable. Ce dernier l’a très mal pris. Il m’a insulté. J’ai répondu par un geste leste dans le mouvement, mais lourd à l’atterrissage. Notre homme n’a pas pu rester debout sur ses pieds, et a mordu la poussière. Ses amis ont appelé la police. Elle n’a pas voulu embarquer dans une fourgonnette le fils d’une grande famille.
De mon côté, j’ai refusé de me retrouver sans la compagnie de notre homme dans ce véhicule. Je crois que les policiers ont été indulgents à mon égard, en raison du succès de « Al Antaria ». Mais, ils m’ont signifié que je devais me présenter le lendemain à la première heure au commissariat central de Rabat. Le lendemain, j’ai été réveillé en sursaut par le bruit d’une personne qui frappait très fort contre la porte de la maison. Je me suis dit “mon cher Hassan prepare-toi à goûter les bienfaits d’un repos obligé et d’une alimentation pauvre en calories”. J’ai porté tous les vêtements chauds que j’ai pu trouver. On ne badine avec le froid des caves. À ma grande surprise, le membre de ma famille qui a ouvert la porte est venu me dire que l’on me réclamait immédiatement à la RTM. Je me suis rendu avec ma montagne de vêtements sur le dos à la RTM. Là, tous les responsables m’ont accueilli avec de grands sourires.
Le défunt Roi les avait félicités de la qualité de « Al Antaria ». J’ai pu ainsi retrouver mon travail sans que le cinéma et encore moins les personnes qui m’ont suspendu aient pour autant cessé de boiter.

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