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Méfiez-vous des parachutistes
S’il est désagréable de recevoir sur la tête un parachutiste botté, casqué et moustachu, il n’est pas moins pénible de le voir s’incruster chez vous au nom du principe coranique : tout bon musulman se doit d’honorer l’invité de Dieu. Quand, de surcroît, l’intrus introduit sournoisement dans votre intimité des amis, des cousins, des neveux et même la femme qu’il vous destine, la plaisanterie tourne au cauchemar. De retour de France où il a suivi avec succès de brillantes études, l’ingénieur Machin va devoir supporter ce supplice ainsi que les rites étranges qui régissent la vie quotidienne marocaine. Il lui faudra se plier aux rapports hiérarchiques kafkaïens, accepter les relations amoureuses pernicieuses, subir sans broncher les avanies d’un pouvoir discrétionnaire. Mais il devra surtout admettre qu’aucun Marocain n’a droit au respect de la vie privée. Méfiez-vous des parachutistes fourmille de personnages irritants, poignants ou désopilants qui, tous, incarnent l’attachement indéfectible de Fouad Laroui au peuple marocain. Mais le plus singulier d’entre eux est certainement Bouazza, le parachutiste, l’homme du peuple, qui symbolise, dans sa simplicité ahurie, l’aliénation de la société marocaine. Fiez-vous à Fouad Laroui ! Prix Découverte Albert-Camus, prix Méditerranée des Lycéens, prix Beur-FM, Fouad Laroui a reçu plus de lauriers qu’il n’a publié de romans. Son succès critique lui a valu de devenir le chroniqueur littéraire de "Jeune Afrique" et son charisme lui vaut la reconnaissance des intellectuels et des spécialistes du Maghreb.

Fouad Laroui, «Méfiez vous des parachutistes», Julliard, 1999, 190 pages


Devant la douleur des autres
Si l’iconographie de la douleur nous accompagne depuis toujours qu’on pense seulement aux tableaux décrivant la Passion du Christ, les souffrances des martyrs chrétiens ou à la série d’eaux-fortes réalisée par Goya, Désastres de la guerre -, ce n’est qu’avec la Guerre de Sécession qu’apparaissent les premiers documents qui témoignent, par le biais de l’appareil photographique, des souffrances infligées aux hommes dans des guerres toujours cruelles et souvent arbitraires. La mémoire opérant par l’arrêt sur image, comment notre imaginaire ne pourrait-il être aujourd’hui hanté par ces photographies des camps de concentration, du Sarajevo assiégé ou du World Trade Center au soir du 11 septembre 2001? Devant la douleur des autres est sans doute l’ouvrage le plus politique, dans l’acception forte du mot, que Susan Sontag ait écrit ces dernières années. Une double question le parcourt, que l’auteur examine selon une mise en perspective historique: que signifie représenter la douleur, notamment à travers le support censément «objectif» de l’appareil photographique, et quel type de regard les représentations de la douleur suscitent-elles chez le spectateur en cette époque où les images de douleur sont devenues monnaie courante? A ces questions, Susan Sontag apporte des réponses d’autant plus fortes que le livre n’est pas illustré et qu’au choc des photos se substitue ici celui des mots.

Susan Sontag « Devant la douleur des autres », Christian Bourgeois, 138 pages, 2003


Bienvenue au Club
En 1984, dans Another Country , Rupert Everett jouait le rôle d’un agent britannique passé à l’Est. Le film de Marek Kaniewska brossait en même temps un tableau sans concession de l’éducation reçue dans une public school anglaise des années 60. À la fin de cette même décennie, et jusqu’aux années 80, les Monthy Python allaient bouleverser le paysage du cinéma et de la télévision outre-Manche, de sketches insolents en saynètes turbulentes, de non-sens en ironie cinglante élevée contre la personnalité de Margaret Thatcher, le conservatisme et l’esprit réactionnaire des politiques anglais. C’est dans cette veine que s’inscrit ce nouveau roman de Jonathan Coe, entre Another Country et les Monty Python. Car Bienvenue au club est d’abord le récit d’une Angleterre sous le régime des Conservateurs, une Angleterre folle de musique rock, en quête de liberté, d’école buissonnière et d’affranchissements en tout genre, partagée entre les grèves et les attentats de l’Ira. Un vaste tableau des années 70 articulé autour de trois adolescents de Birmingham, triste ville de cadres, ouvriers et délégués syndicaux. Dans la lignée de William Boyd, de Nick Hornby et de David Lodge, Jonathan Coe réussit là une chronique contemporaine savoureuse, plus ou moins autobiographique, de chevelus en minettes, d’écrivains débutants en musiciens en herbe, d’illusions en désillusions, multipliant les sources et les ingrédients, de journaux intimes en confessions. Sans négliger la drôlerie.

Jonathan Coe, « Bienvenue au Club », Gallimard, 2004, 540 pages


La constance du jardinier
Le diplomate Justin Quayle est affecté à Nairobi, Kenya, au Haut commissariat britannique qu’il représente au C.E.D.A.O., un organisme chargé de contrôler l’action humanitaire en Afrique. Sa séduisante épouse, la jeune avocate Tessa, scandalisée par la misère qu’elle découvre dans ce pays, milite aux côtés de membres d’O.N.G. et dénonce divers scandales dans une série de documents qu’elle adresse au ministère britannique. Alors qu’elle était partie en mission dans le nord du pays, on la retrouve assassinée dans sa Jeep près du lac Turkana. Le médecin africain Arnold Bluhm qui l’accompagnait, et que la rumeur considère comme son amant, est porté disparu. Deux policiers venus de Londres interrogent Justin Quayle. Ils le soupçonnent d’avoir fait exécuter sa femme par jalousie. Finalement disculpé, il rentre à Londres en ayant soustrait aux autorités une partie des documents de Tessa. Sous une fausse identité, il décide de se lancer à la recherche des assassins. Parfaitement construit avec une série de retours en arrière judicieusement imbriqués, La Constance du jardinier raconte comment, par amour pour son épouse disparue, Justin va brusquement prendre conscience de la grande misère des Africains et de l’exploitation qu’ils continuent de subir à cause des multinationales et de la complicité des gouvernements de pays industrialisés. Un admirable récit à la John Le Carré.

John Le Carré, « La constance du jardinier », Seuil, 2005, 518 pages

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