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Mon cœur à l’étroit
Marie N’diaye, «Mon cœur à l’étroit», Gallimard 2007, 403 pages

Marie Ndiaye, l’un des auteurs français contemporains majeurs, poursuit ici dans la veine qui caractérise le mieux son univers : un mixte de réalisme et d’étrangeté suscitant le malaise. Ici, la narratrice qui portera le trouble s’appelle Nadia, institutrice bordelaise, tout comme Ange, son mari, qui exerce dans le même établissement que sa femme. Peu à peu, sans qu’on comprenne vraiment pourquoi, le couple se voit ostracisé, et par les élèves, et par les collègues, et par la population. Que se passe-t-il ? pourquoi la vie se dérègle-t-elle imperceptiblement ? pourquoi un épais brouillard commence-t-il à dévorer Bordeaux ? Pourquoi en veut-on tout simplement à Nadia et Ange ? Pour sa radinerie à elle ? Non, ce serait trop simple… alors pourquoi ? Chez Marie Ndiaye, il n’y a pas vraiment de réponse. Plutôt une immersion lente et venimeuse dans un univers cauchemardesque, avec à la clé mutilation, grossesse et voisins bizarres… Une asphyxiante peinture de la petite bourgeoisie bordelaise. Un poison lent. Nadia et son mari, Ange, sont tous deux instituteurs dans une école de Bordeaux. Pour eux, l’enseignement est un véritable apostolat, au point qu’ils ont totalement perdu de vue les enfants qu’ils ont eu chacun de leur côté avant de se rencontrer. Mais, depuis quelque temps, l’ambiance s’alourdit pour le couple, qui se retrouve en bute à une sourde hostilité qui s’aggrave de jour en jour : les élèves, les collègues, et même la population du quartier les fuient, avant d’en venir aux insultes dans la rue, puis à une mystérieuse agression. Nadia s’interroge d’autant plus sur le malheur dans lequel ils sont en train de sombrer qu’elle a le sentiment d’avoir toujours accompli sa tâche de manière exemplaire. Ange, de son côté, s’éloigne d’elle, l’estimant à tort ou a raison seule responsable. Au fil des jours, le couple s’englue dans un brouillard épais, cauchemardesque, d’autant qu’un voisin des plus bizarres semble être le seul à vouloir les aider, mais de manière si insidieuse que sa protection semble être un piège encore plus impitoyable que la violence de l’extérieur. Avec douceur, dans un style très pur, Marie N’Diaye réussit là un roman très contemporain qui garde la simplicité et le caractère envoûtant des contes traditionnels mais dans un registre plus proche de Kafka que d’Andersen.

Le tunnel
William H. Grass, « le tunnel », Le cherche midi, 2007

William Frederick Kohler, le narrateur du Tunnel, est un historien reconnu qui vient d’achever la rédaction d’un énorme ouvrage intitulé Culpabilité et innocence dans l’Allemagne de Hitler. Mais, au moment d’en rédiger l’introduction, Kohler se met à écrire un tout autre texte, une tout autre histoire – la sienne. Délaissant l’objectivité de son projet initial, Kohler raconte tour à tour son enfance malheureuse (un père sectaire et arthritique, une mère alcoolique), sa liaison avec Lou, sa passion pour la chanteuse Susu, ses vicissitudes d’enseignant, ses collègues… et le cauchemar conjugal qu’il vit avec son épouse Martha. Craignant que cette dernière découvre ces pages intimes, Kohler les dissimule entre celles de son ouvrage historique. Dans le même temps, il entreprend la construction d’un tunnel dans le sous-sol de sa maison. Creuser et écrire se répondent alors, comme si Kohler pratiquait un trou dans le langage même, afin de lui arracher ses pires secrets.
À la fois méditation sur l’histoire et ceux qui l’écrivent, pastorale américaine et cauchemar non climatisé, Le Tunnel est une prodigieuse et terrifiante plongée dans la noirceur de l’humain, une tentative pour exposer au plein jour cette part maudite que Gass appelle « le fascisme du cœur ».

Un passé envahi d’ombres
David Bergen, «un passé envahi d’ombres», Albin Michel, 2007, 271 pages

Près de trente ans après y avoir combattu, Charles Boatman, un Américain d’une cinquantaine d’années est retourné au Viêt-nam, persuadé d’avoir perdu là-bas une partie de son âme. Lorsqu’il cesse de donner de ses nouvelles, l’une de ses filles et son fils décident de partir à sa recherche. Ils découvrent un pays à la fois magnifique et incompréhensible, entament une quête avec pour seul fil rouge le nom d’un écrivain vietnamien que leur père tenait absolument à rencontrer. En chemin, Ada et Jon font la connaissance de personnages étranges et singuliers : le lieutenant Dat, un policier qui ne dit pas tout ce qu’il sait ; Elaine Gouds, une Américaine expatriée qui pourrait avoir eu une liaison avec leur père ; Yen, un jeune orphelin zélé, qui veut absolument être leur guide ; et Hoang Vu, un artiste philosophe qui enseignera à Ada la complexité de l’amour et de la trahison. Au fur et à mesure qu’ils se rapprocheront de leur père, ses enfants cerneront mieux sa personnalité et tenteront de réduire cette distance intérieure qui peu à peu les avait séparés. Mais le dénouement ne sera pas celui qu’ils avaient imaginé, ultime rédemption d’un père ravagé par la culpabilité et par un secret trop longtemps gardé.

Les papiers de Puttermesser
Cynthia Ozik, «Les papiers de Puttermesser», Agnès Desarthe, 2007

Entre Kafka et Cervantès, le roman victorien et l’imaginaire juif, Cynthia Ozick invente une mythologie moderne à l’humour dévastateur. Roman d’apprentissage façon Cervantès en même temps que roman de l’errance labyrinthique manière Kafka, Les papiers de Puttermesser est un livre inclassable, qui oscille en permanence entre rêve et réalité, et qui nous offre un troublant miroir de la psyché humaine. L’héroïne s’appelle ici Ruth Puttermesser et ne fait pas les choses à moitié quand elle s’est fixé un objectif… Ainsi, si on la découvre petite professionnellement au début du livre (elle croupit dans un bureau et va bientôt se faire virer de son poste de fonctionnaire), elle va vite prendre sa revanche sur la fatalité sociale et les sales petits chefs qui lui veulent du mal pour devenir grande dans la Cité. Grande ? Non, la plus grande. Jugeons sur pièce : grâce à la confection d’une sorte de Golem moderne capable d’exaucer n’importe quel voeu, Ruth va parvenir à la tête de la mairie de New York… Rien de moins ! D’un job miteux de fonctionnaire à la tête de la mairie de New York, cherchez la logique… vous ne trouverez pas, car il n’y n’en a aucune. Sinon peut-être la traversée des illusions – gloire, amour, pouvoir, sortilège des mots, magie, vanité – et la conscience de la précarité des choses.

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