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Une ombre sans doute

Un homme arrive dans un village du Nord. Ses parents se sont suicidés sans raison apparente. À la mairie où il se rend pour s’occuper de la succession, un employé remarque que l’orthographe de son prénom diffère de celle indiquée sur le dossier officiel. Pour quelle raison ? Commence alors pour le narrateur une quête aux souvenirs. Des énoncés courts, lapidaires, comme jetés sur la page. Pas de doute, l’auteur est bien Michel Quint. Le narrateur ? « Une ombre, sans doute » ! Un fils voyageur – exilé volontaire – rentré au bercail pour régler la succession de ses parents, et finalement plongé en pleine reconstruction identitaire: un spectre en quête de fantômes. George (sans s) a la mémoire filante. Il parcourt les labyrinthes du passé, s’égare dans les faux-semblants, les mensonges et les souvenirs tronqués. Il recompose la vie de Rob, l’espion anglais planqué dans la ferme parentale, où sa mère tient un atelier de couture. Puis celle de Rainer, le « boche », presque bourreau malgré lui. Les amours, les jalousies, l’admiration, la trahison. Ce sont les drames les plus troubles qui se jouent dans ce passé recomposé. Et c’est toute la Seconde Guerre qui renaît de ses cendres. Résistance et collaboration, incarnations manichéistes de circonstance. Michel Quint ressuscite les rancoeurs sans jeter d’huile sur le feu. Il ne dénonce pas, il raconte, peint au couteau ces portraits en chair et en failles d’hommes et de femmes voilés de mystère.  Le phrasé elliptique, le souffle court, brisé par les souvenirs qui affleurent et se gorgent de détails imaginés anime un texte d’une incroyable densité. Quint se joue de la langue à mesure qu’il la délie, la fait gouailleuse, tendue, émotive. Il tourne et détourne les mots, à coups de rimes et de sentences audacieuses.

Une ombre sans doute de Michel Quint
Édition Joëlle Losfeld, 2008


Chaque femme est un roman

Avec ce livre, Alexandre Jardin clôt provisoirement sa «trilogie» familiale. «Le Zubial» disait sa dette à l’endroit de son père ; « Le roman des Jardin »  remerciait sa famille ; et ce nouvel ouvrage rend grâce aux femmes qui ont fait son éducation, au premier desquelles figure, bien sûr, sa mère. Tout commence par un autodafé. Mi-avril 2007, Alexandre Jardin brûle le livre qu’il doit rendre à son éditeur. « Guindé d’effet », « sans vibration intime », le manuscrit est jeté au feu. Un an plus tard, l’auteur nous livre le troisième opus de sa trilogie autobiographique, commencée avec « Le Zubial » (hommage rendu à son père) et poursuivie par le « Roman des Jardin » (exploration familiale inspirée). Dans « Chaque femme est un roman », l’auteur rappelle au lecteur qu’il a renoncé à la veine fleur bleue qui a longtemps nourri ses livres. Ainsi nous offre-t-il, en chapitres courts et avec une joie communicative, une série de portraits hauts en couleur des femmes qui ont marqué sa vie : flibustières du désir, affabulatrices, subversives et transgressives de tout poil… Sans oublier sa mère, qui domine l’ensemble par ses frasques et ses retournements.

Chaque femme est un roman d’Alexandre Jardin
Edition Grasset, 2008


La Rumeur de Venise

Un pêcheur extrait des eaux de la lagune vénitienne un poisson. Un poisson… En est-on certain ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’un monstre marin ou d’une licorne de mer ? Et s’il était question d’une vraie sirène ? La rumeur enfle, colportée par des femmes plantureuses accrochées au balcon, des gondoliers rêveurs, des enfants curieux et rieurs. À l’heure de midi, alors que les estomacs chuchotent aux esprits des propositions alléchantes, le pêcheur revient de sa virée quotidienne le bateau chargé d’un étrange et gros poisson. On se rassemble, on s’interroge… Il règne sur le débarcadère une belle agitation. Est-ce le tempérament exalté des riverains qui provoque l’étincelle ? Ou bien la faim qui délie les langues ? Toujours est-il qu’elle court, elle court, « La Rumeur de Venise ». Elle enfle et se déploie, saute de balcons en balcons, se faufile d’intérieurs en terrasses, pour finalement s’évaporer.

La Rumeur de Venise d’Albertine
Édition : La Joie de Livre, 2008

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