L’islamisme, les étudiants et nous…

L’islamisme, les étudiants et nous…

Les islamistes à l’université ? Les cours n’ont pas encore vraiment tout à fait commencé, dans certaines branches, la philosophie par exemple, les étudiants se rendent à la faculté au compte-gouttes, mais ceux qui se réclament de l’islamisme  ont d’ores et déjà repris du service. Avec face à eux, dans une confrontation qui n’en finit pas de s’éterniser, le camp des laïcs ; entendre par là, ceux qui font de la religion et de la foi une affaire d’ordre strictement privé et qui n’ont pas besoin d’un parti de Dieu pour se sentir représentés.
Dans cet ordre d’idées, rappelons que depuis le début des années 80, c’est dans le cadre de l’Union nationale des étudiants du Maroc, la mythique UNEM opportunément ressuscitée, que les étudiants islamistes agissent. En toute impunité, dénoncent ceux qui n’en peuvent plus d’avoir à subir l’inquisition de ces gardiens d’une révolution annoncée… En toute légalité, soutiennent en réponse les militants de l’association «Al Adl Wal Ihssane» (Justice et bienfaisance) menée par un Abdeslam Yassine plus messianique que jamais. C’est d’ailleurs au nom d’Allah, le Clément et le Miséricordieux que Mohamed Benmessaoud, secrétaire général de l’UNEM, s’adresse à la presse pour expliquer et convaincre. Premièrement, de la tradition démocratique perpétuée au sein de l’UNEM. Avec cet argument jugé concluant : «Si les autres courants politiques ne sont pas représentés au sein de l’UNEM, ça n’est pas faute d’y être invités». Seulement voila : il y a longtemps que les partis politiques ont déserté l’université marocaine, laissant le champ libre au prosélytisme et à l’activisme islamistes. Deuxièmement, poursuit Mohamed Benmessaoud, «nous réprouvons tout autant la conflictualisation que le recours à la violence, mais nous refusons que l’action militante à caractère syndical au service des revendications légitimes [des étudiants] soit considérée comme un désordre ou de la violence». Concrètement, voila ce que ça donne. À la faculté des sciences de Ben Msik (Casablanca) par exemple, les syndicalistes estudiantins ont inauguré la rentrée par une action ramadanienne : comme l’administration a été obligée de rogner sur le temps de repos de la mi-journée, un mouvement de mobilisation a été lancé, avec invitation au boycott des cours. Heureusement, se réjouit cet enseignant sous couvert de l’anonymat, que les étudiants scientifiques sont généralement moins sensibles que les autres à ce genre d’invitation…
Mais qu’il s’agisse de sciences ou autres, le personnel administratif et le corps enseignant des facultés marocaines n’est dupe de rien : l’objectif d’Al Adl Wal Ihsane est de marquer sa présence au sein de l’Université, dans le cadre d’une stratégie d’occupation méthodique du terrain. Quitte à en faire des tonnes, et à recourir à l’intimidation.
C’est ainsi que Miloud Rahhali, responsable national de la section estudiantine au sein d’Al Adl Wal Ihssane, entend bien ne pas renoncer à sa mission d’explication, aux nouveaux venus parmi les étudiants, la signification et la portée des concepts de justice et de bienfaisance dans la pensée d’Abdeslam Yassine. C’est ainsi surtout qu’au nom des valeurs traditionnelles marocaines et islamiques, de plus en plus d’étudiants universitaires sont invités à s’enfermer dans une logique sectaire, absolument contraire à l’esprit d’une réforme universitaire censée ouvrir les esprits et faire s’épanouir les personnalités…
La réforme universitaire ? «Un échec flagrant», estime Mohamed Benmessaoud dans son communiqué, qui conclut par la mise en demeure du ministère concerné, du gouvernement et de l’Etat « d’ouvrir enfin un dialogue avec les représentants légitimes de dizaines de milliers afin de sauver ce qui pourrait encore l’être». Inutile donc de rappeler aux militants de l’UNEM que les étudiants sont invités, dans le cadre des conseils d’établissements, de composition tripartite (représentants des étudiants, des enseignants et de l’administration) à participer au fonctionnement des facultés. Ils s’empresseraient de vous répondre que les doyens devraient être élus et le système amendé. Une façon comme une autre d’annoncer encore plus de radicalisation de leur action sur le terrain. Heureusement, il y a le Parti de la justice et du développement (PJD), chantre d’un « islamisme modéré», pour inviter les étudiants marocains à reconsidérer la dimension politique du syndicalisme religieux. Rien d’étonnant à cela, estiment certains analystes qui voient dans l’attitude de ce parti un sommet de duplicité : il s’agirait pour le PJD d’intégrer le système en s’appropriant sa clé de voûte, c’est-à-dire en reconnaissant la légitimité de l’autorité monarchique. Il n’y a qu’à voir la façon dont Aziz Rebbah, secrétaire général de la Jeunesse PJDiste prie Dieu de «glorifier le règne de SM le Roi Mohammed VI» pour se dire que les temps nouveaux que nous promet ce parti risquent d’en déstabiliser plus d’un… Mais n’anticipons pas.
Quoi qu’il en soit, c’est avec beaucoup de bonne volonté que les responsables du PJD s’empressent désormais de faire valoir la spécificité et le bien fondé de leur modèle d’encadrement estudiantin. Notamment en organisant, à l’attention de la presse, une rencontre avec des responsables et des militants de l’Organisation de réforme estudiantine marocaine. Bienvenue au siège du PJD, une villa du quartier des Orangers à Rabat. Dans une salle de réunions, autour d’une table, cinq étudiants dont Mustapha Khalfi, président de l’OREMA, sont réunis pour défendre la cause estudiantine. Le PJD est accusé de donner la parole à des prédicateurs scandaleux ? En toute indépendance de ce parti, ils montent au créneau en renfort de Aziz Rebbah qui s’emploie à démontrer que l’on a fait à l’imam Qaradawi un bien méchant procès… L’OREMA est accusée de recourir à la violence pour empêcher les étudiants de l’Institut supérieur de l’information et de la communication de fêter en musique la sortie d’une nouvelle promotion ? Posément, ils expliquent que les espaces d’enseignement n’ont pas vocation à devenir des boîtes de nuit et revendiquent le droit à exprimer leur différence. On prétend leur imposer un mode de vie à l’occidentale ? Sans élever le ton, Sarah Benkirane, étudiante en deuxième année à l’école des hautes études en management (HEM-Rabat) défend sa liberté de respecter le commandement divin fait aux femmes de se voiler décemment. On s’ingénie à les dénigrer ? Ils rappellent qu’ils ont été parmi les premiers à s’opposer, au sein des universités, aux manifestations organisées par les sympathisants du séparatisme polisarien. Quant aux «adlistes», que l’on se rassure : ils ne les portent pas dans leur cœur eux non plus…
Et M. Khalfi de reprendre la main : «L’OREMA est une organisation indépendante dont l’action est fondée sur quatre principes essentiels : le dialogue, le savoir, la rénovation et la renaissance», en précisant que les trois premiers principes doivent être compris comme les moyens de parvenir au but ultime que constitue le quatrième. Quant à l’indépendance de l’OREMA, elle doit être relativisée par sa proximité avec le Mouvement pour l’unicité et la réforme (MUR), l’ancêtre du PJD et son miroir idéologique.
Ce qui n’empêche pas Sarah Benkirane de confier qu’elle n’a pas apprécié que la réunion se tienne au siège du PJD. Elle aurait préféré, dit-elle, que cela se passe dans un café, voire un jardin public…
Qu’ils se revendiquent du Parti de la justice et du développement (PJD), du Mouvement pour l’unicité et la réforme (MUR) ou de l’Association justice et bienfaisance, les étudiants islamistes ne doutent plus de leur pouvoir au sein de l’université. Ils ont conscience d’être au cœur d’une dynamique décisive, capable de changer le cours des choses dans leur pays. Ils s’offrent même le luxe de revendiquer des traditions démocratiques dans l’exercice de leur droit à imposer «la vérité de l’Islam» à une jeunesse marocaine qu’ils jugent plus ou moins égarée dans des valeurs et des comportements d’importation.Quant à l’université marocaine, leur diagnostic est sans appel : M. Khalfi déplore par exemple qu’au terme d’un classement effectué par une instance universitaire internationale, l’université marocaine soit largement à la traîne en termes de nombre de publications et de taux d’encadrement. Il compte d’ailleurs faire de ce constat l’un des axes du débat qui sera ouvert lors de la 9e édition du Forum national de l’OREMA qui se tiendra en novembre prochain, sous le thème du savoir.

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