Chouaib Ali Tali: «Investir dans le monodrame constitue un pari risqué»

Chouaib Ali Tali: «Investir dans le monodrame constitue un pari risqué»

Entretien avec Chouaib Ali Tali, professeur d’art dramatique et metteur en scène

Après avoir lu le monodrame «Al Bouqala» de l’écrivain et romancier jordanien Mansour Oumayra, Chouaib Ali Tali décide de travailler sur cette pièce, fasciné par le sujet avec ses portées sociale et humaine. Il s’agit de la problématique de l’immigration clandestine, le fameux «hrig». Le titre choisi pour l’adaptation est encore plus révélateur :

«Les cercueils de la mer».

ALM : Pourquoi avoir choisi d’adapter l’ouvrage de l’écrivain jordanien Mansour Oumayra ?

Chouaib Ali Tali : Plusieurs facteurs m’ont motivé à adapter et à mettre en scène cette pièce que j’ai baptisée «Noouch al bahr» (Les cercueils de la mer). Quand j’ai croisé par pur hasard l’ouvrage du dramaturge jordanien Mansour Oumayra «Al boukala» (la jarre),  qui est à la base du monodrame, j’ai été fasciné par le traitement qu’il a accordé à la problématique de l’immigration clandestine, un fléau qui nous concerne tous. Le rêve d’un faux Eldorado ne cesse d’ôter la vie à des milliers de jeunes marocains, maghrébins et africains, laissant des familles en désarroi, voire en deuil infini. Ce sont cette souffrance cachée et cette longue attente à la fois douce et amère, tracées dans le monodrame de Mansour Oumayra, que j’ai adaptées à notre vécu marocain avec une dimension «humaine et universelle». Ma demande d’adaptation a été bien accueillie par le dramaturge jordanien qui nous honorera de sa présence prochainement. Parmi les autres motivations je citerais également  mon ouverture sur toutes les tendances théâtrales internationales puisque j’ai déjà adapté des chefs-d’œuvre de grands auteurs, en l’occurrence Molière, Tawfiq El Hakim, Jean Genet, Ryunosuke Akutagawa et Branislav Nušić.

Un monodrame, un seul et unique personnage, n’est-ce pas un pari risqué ?

Certes, investir dans le monodrame constitue un pari risqué, puisqu’il est axé sur un seul personnage. Pour le réussir artistiquement, il faut que le comédien et le metteur en scène soient dotés d’une expérience approfondie. C’est un défi que nous nous sommes fixé actuellement. J’espère que nous réussirons ce challenge. Notre objectif est de rapprocher le public du monodrame qui est très peu développé sur la scène artistique nationale. Nous devons, en tant que professionnels, promouvoir ce genre artistique dont le nombre est si petit, voire rare sur nos planches.

Bouchra Tayb, une actrice peu connue, pourquoi ce choix ?

Les raisons pour lesquelles j’ai attribué le rôle principal à Bouchra Tayb émanent de ses capacités artistiques et son abnégation pour le théâtre. De par son expérience au théâtre universitaire et sa formation au conservatoire, elle a pu maîtriser les règles d’interprétation lui permettant d’élaborer une façon concentrée du jeu sur scène et qui assure sur son avenir artistique prometteur. Notons que le monodrame «Noouch al bahr» est le troisième travail théâtral qui nous réunit. Je ne vous nie pas une chose, j’ai toujours eu pour engagement de promouvoir les jeunes talents soit en les formant ou en les faisant participer à l’une de mes œuvres. Je ne peux être que fier en partageant aujourd’hui le succès de Hassan El Fed , Amal Ayouch, Saadia Azgoun, Kamal Kademi, Aziz Hattab… et la liste est longue.

Comment faites-vous pour financer vos travaux concernant le théâtre, que ce soit pour cette pièce ou de manière générale ?

Je suis un mordu de théâtre. Je lui ai sacrifié toute ma vie. C’est mon oxygène… l’air que je respire. Certes,  je subis beaucoup de pression et je me sens privé de mes droits les plus légitimes en tant qu’auteur et metteur en scène. Malheureusement, je ne comprends pas le fait que je sois écarté et privé des subventions qu’accorde le ministère de tutelle pour des raisons que j’ignore et sans la moindre considération à mon historique artistique et à mes contributions au paysage artistique marocain. Mais tout ceci est loin d’éteindre la flamme du théâtre dans mon cœur. Je continuerai  avec les moyens du bord. J’ai choisi pour arme la qualité du contenu dans un sillage qui semble prôner  la médiocrité.

Avec autant de difficultés pour faire aboutir une pièce de théâtre, pensez-vous que l’enjeu en vaut toujours la chandelle ?

Ecoutez… Si l’on cède à ces difficultés et on baisse les bras face aux petites manœuvres secrètes on n’ira pas de l’avant. Nous portons tout comme les médias un message noble, celui d’éclairer le grand public et d’introduire le changement positif dans notre société. Comme je l’ai souligné auparavant, je continuerai de croire en un avenir meilleur. Nous présenterons de nouvelles œuvres malgré toutes les difficultés. D’ailleurs, je travaille sur un nouveau concept qui ravivera un patrimoine culturel très cher à notre cœur. Il est prévu pour bientôt.

Peut-on  espérer que le théâtre connaîtra tout de même des jours meilleurs dans l’avenir ?

Franchement, c’est difficile à dire compte tenu  de l’actuelle politique de gestion appliquée dans le secteur culturel en général, et théâtral en particulier. Ce n’est pas ainsi que nous allons faire évoluer le théâtre et susciter l’intérêt du public. L’avenir dépend du changement radical des mentalités, et de l’instauration du Conseil national de la culture et des arts tant attendu. C’est la seule instance habilitée à mettre fin à cette anarchie. Nous espérons également avoir un ministre de la culture digne de ce poste.

Par: Fatima Missaoua

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