Taïa : «Si j’avais à choisir où mourir, ce serait à Istanbul»

Taïa : «Si j’avais à choisir où mourir, ce serait à Istanbul»

Tous fuyant la misère de leurs pays, ils se retrouvent dans une France qui a du mal à les adopter. Les reconnaître ? Encore moins. Islam, prostitution, amour, homosexualité, immigration ; nous retrouvons ces thèmes très personnels à l’auteur dans un livre dont la technique du récit reste unique, intime et poignante.

«Elle vient de loin Naïma. De très loin. Elle a 50 ans aujourd’hui. Et, Dieu merci, elle n’est pas devenue une bonne musulmane, comme tant d’autres en fin de carrière. Elle ne veut pas aller à La Mecque pour se laver de ses péchés. Non. Non.

Elle considère qu’avoir fait la prostituée durant toutes ces longues années, c’est largement suffisant pour qu’elle entre, à sa mort, au paradis. Elle a été meilleure musulmane que tant d’autres qui nous cassent les oreilles avec leur piété de façade». Cet extrait du cinquième roman de Taïa, bien que provocateur, rappelle ce que l’on décrit comme «islam populaire». Un islam simple, peu contraignant et qui permettrait quelques rébellions selon l’auteur. Comme Naïma, le personnage principal du livre, Zahira, est une prostituée en fin de carrière. Celle-ci a fui le Maroc pour l’Occident en quête d’une vie meilleure. Comme le reste des personnages, elle se retrouve dans une France postcoloniale qui baigne dans ses propres frustrations et qui sera loin de ressembler au «rêve» qu’elle s’est fait avant d’y débarquer.

L’histoire ne se passe cependant pas en banlieue. Elle se déroule en plein centre de Paris, à Barbès. C’est ici que Zahira côtoie les marginaux et se donne à eux pour «presque rien». Pour Taïa, Zahira n’était pas à la recherche de la fortune. Désespérée, elle a vu son père, pour qui elle avait beaucoup d’affection, mourir. Depuis, elle continue à côtoyer la mort et y aspire même.  Autour de Zahira gravite Aziz, le personnage travesti du roman. «Aziz est algérien. Il va faire ce que je ne pourrai jamais faire. Il va changer de sexe. Cela ne va pas pour autant lui procurer le bonheur qu’il recherche». Aziz aurait cependant connu quelques moments de joie. «Enfant, entouré de ses sœurs, Aziz a vécu les plus beaux moments de sa vie», note Taïa tout en relevant qu’il s’agit là de ses propres souvenirs d’enfance.

Dans son récit, l’auteur fait référence à des femmes que l’histoire semble oublier. «L’idée m’est venue quand j’ai acheté un livre de photographies sur la période coloniale. J’étais choqué quand j’y ai perçu des cartes postales où des femmes posent nues. Ces femmes sont des prostituées qui, pour la plupart, accompagnaient les soldats français quand ils partaient en guerre.

Au Maroc, on n’en parle jamais. Quant à la France, elle est dans un déni total par rapport à cette partie de son histoire», indique Taïa qui trouve beaucoup d’agressivité dans ces portraits. A travers son livre, Abdellah Taïa nous livre un autre regard sur l’immigration en France. Pays de droit et de liberté où ces immigrés en fuite de misère et de désespoir se retrouvent invisibles. Ils souhaitent ainsi mourir. «Le désir de mort n’est pas un désir de tout arrêter mais d’en finir avec ce qui les paralyse. Ce monde impitoyable dans lequel ils ont vécu et dans lequel ils survivent», conclut l’auteur avant d’ajouter : «Si j’avais à choisir où mourir, ce serait à Istanbul».

Pour rappel, «Un pays pour mourir» a été présenté dans le cadre des escales littéraires organisées par le  Sofitel Casablanca Tour Blanche.  Il est prévu que ce roman, sorti en janvier 2015 aux éditions du Seuil, paraisse en format de poche en janvier 2016.

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