L’obsession du corps humain

L’histoire de Bouftass avec les arts plastiques est étonnante. Enfant, il pleure sa soeur aînée lorsqu’elle trompe sa compagnie pour aller à l’école. Pour l’apaiser, ses parents lui offrent le même livre de lecture que sa soeur potasse à l’école. Il s’approprie ce livre, seule façon de garder un lien physique avec sa soeur absente. Il ne le lit pas évidemment, mais passe son temps à calquer des images. Il apprend ainsi à reproduire des objets en suivant leurs traits par un crayon. Lorsqu’il entre à son tour à l’école, il n’ignorait rien des illustrations de son premier livre d’études. Sa maîtrise du dessin lui a valu une petite célébrité parmi ses camarades de classe. Ils lui réclament tous des figures. Cette vocation pour le dessin va déterminer le cheminement de l’intéressé dans la vie. Le dessin est présent dans son art, même lorsqu’il ne dessine pas.
Bouftass est un passionné du corps humain. Son travail d’artiste est entièrement basé sur l’homme. Pas n’importe quel homme, mais un corps décharné, réduit à ce qui en reste lorsqu’on le dépouille des tissus mous. À peine un ensemble d’os constituant une charpente, un squelette. Rien d’étonnant à ce que Bouftass soit porté à la représentation du corps humain. Il a passé huit ans et demi à l’Ecole supérieure des Beaux-Arts de Paris pendant lesquels il a étudié la morphologie du corps humain. C’est sur l’anatomie qu’il fixera exclusivement son attention, que ce soit en matière de dessin ou de sculpture. Les os sont à chaque fois dessinés ou sculptés conformément à la réalité anatomique la plus stricte de l’homme. L’intéressé a de surcroît écrit une thèse de doctorat participant de l’esthétique et de la science. Titre de cette thèse : « La morphologie du corps humain entre science du corps et pédagogie artistique ». Cette obsession pour le squelette trouve une autre explication. Très jeune, Bouftass a perdu un parent très proche. Il est toujours oiseux d’établir une corrélation rigoureuse entre ce qui relève de la vie particulière d’un artiste et son art.
Car lorsque la corrélation s’érige en causalité, elle accuse tout ce que peut avoir de limitatif le recours exclusif à un tel procédé. L’exploitation systématique de cette façon de faire ajuste l’art du peintre dans une optique qui ferme la voie à d’autres possibilités d’interprétation. Cela dit, il est difficile de ne pas voir dans l’obsession de Bouftass des squelettes une manière de rester avec le corps – désormais décharné – du parent qu’il a perdu très jeune. Il y a dans les squelettes qu’il sculpte ou dessine la présence d’un cadavre. Sur le plan du travail, Bouftass quitte souvent le dessin pour la sculpture.
Des sculptures avec des fils de fer. Grande parenté de ces entrelacs de fils minces avec les lignes du dessin. Où finit le dessin, où commence la sculpture ? Difficile de le dire, mais la ligne libre de toute contrainte dans les squelettes sculptés, ne cesse de crier la maîtrise du dessin. Bouftass est né en 1963 à Casablanca. Il est friand de considérations philosophiques sur la vie. Il a un sens aigu de l’éphémère et des points de vue originaux sur les objets qui nous entourent. Il considère que tout est anthropomorphique dans la vie : table, chaise, fourchettes. Tous les objets ont été conçus à seule fin de servir d’appendice au corps humain, y compris ceux qui se déploient seulement pour nos yeux, et qui n’auraient pas lieu d’être sans notre possession visuelle.
Bouftass se réclame d’Alberto Giacometti, et cela se lit sans peine dans les squelettes filiformes qu’il crée. Il vient de vendre ses parts dans une société de dessins animés qu’il a fondés à Casablanca pour s’engager totalement dans l’art. Sa passion pour l’art semble sincère. Mais il est pressé. Il gagnerait à garder à l’esprit que l’art est long, laborieux. Que les intentions aussi louables qu’elles puissent être ne font pas un artiste. L’oeuvre seule l’impose.

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