L’oeuvre impossible de Coppola

Les grands créateurs portent en eux le projet d’une oeuvre unique. Celle où ils livrent leur vision de la vie, leur profession de foi esthétique. Cela s’est vu avec des écrivains comme Balzac et «La comédie humaine», Proust et «La recherche du temps perdu».
Quant au «livre» de Mallarmé, celui où il voulait combiner son art poétique avec sa vision philosophique, il est resté à l’état embryonnaire de notes. L’ambition d’une oeuvre peut tuer l’oeuvre. C’est de cet esprit que participe le film de Francis Ford Coppola : «Mégalopolis». Il le porte en lui depuis 15 ans, mais il est déterminé depuis 4 ans à ne rien faire d’autre tant que son film ne voit pas le jour. Cela fait donc déjà 4 ans que Coppola n’a pas réalisé de films, et il ne faut pas s’étonner de voir cette durée s’étendre, compte tenu de l’ambition qui sous-tend celui qu’il prépare. Le réalisateur a précisé qu’il possède déjà «une soixantaine d’heures d’images», qu’il travaille au montage un peu partout. «Y compris lorsque je voyage.
Les moyens techniques permettent de travailler aujourd’hui où que l’on soit». Dans «Mégalopolis», Coppola projette de donner sa vision de la vie dans une grande cité. Il veut capter le nerf de la contemporanéité. «J’ai commencé ce projet lorsque j’ai fait “One from the heart” (Coup de coeur). À l’époque, j’avais l’idée d’allier image et musique pour une grande densité de l’instant du cinéma. J’ai conçu l’une avec l’autre. J’avais créé à cette fin un grand studio qui anticipait sur le numérique.
En ce moment-là, il n’y avait aucun scénario qui se prêtait à cette technologie nouvelle. Le film a été un ratage total.» Au résultat, le film ne ressemblait pas à ce que Coppola voulait en faire. Il a été de surcroît «un désastre financier», précise le réalisateur. «J’ai passé dix ans de ma vie, de 40 à 50 ans, à faire un film par an pour payer les dettes contractées pour le tournage de “One from the heart”. Mais intérieurement le projet tel que je l’avais conçu m’est resté au travers de la gorge. J’étais dévasté par cet échec. Je me résignais mal à renoncer à cette épopée de la vie contemporaine. J’avais besoin d’un projet qui me fait rêver. Je ne savais ce que je voulais, mais je saisissais l’esprit de mon film. Je n’avais aucune idée de comment faire, mais je savais ce que je voulais faire. Quel film cela peut-il être ? Quel film cela devrait-il être ? Je n’en savais rien, mais je voulais à la fois qu’il change le monde, et qu’il apporte un langage neuf à la manière de ce qu’ont fait James Joyce, Stravinsky ou Picasso.
J’ai rendu ce travail si difficile, si complexe, si ambitieux qu’il en est devenu tout simplement impossible. Le cinéma obéit à des exigences de faisabilité et je me suis rendu compte que mon projet n’était pas réalisable dans l’état. Alors, je refais, je resserre, je simplifie, je condense, mais le projet reste très ambitieux. Pour me consoler je me dis que Tolstoï a réécrit dix fois “Guerre et paix”». Coppola a conclu sa réponse en soulignant la vision optimiste du monde qu’il va donner dans ce film. Il est persuadé que ses enfants et ses petits-enfants vont vivre dans un monde meilleur. Coppola a insisté sur le fait que la démesure de son projet peut le rendre irréalisable. «J’ai été obligé de revenir de mes ambitions pour le rendre possible» souligne-t-il. En dépit de la modération de ses prétentions, il faut s’attendre à ce que «Mégalopolis» soit un chef d’oeuvre absolu du cinéma, si toutefois son réalisateur le termine un jour.

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