L’oeuvre majeure de Boujemaoui

Mostapha Boujemaoui est un peintre-chercheur. Un concept fondé sur son travail aux multiples avatars. La transparence et la répétition se lisent dans toutes ses oeuvres. Les premières manifestations de la série intitulée « Les verres de ma vie » datent de 1992.
L’exposition qu’on peut voir jusqu’au 30 avril en est l’aboutissement. C’est dire la lenteur qui accompagne le travail de ce peintre. Il n’est pas pressé, et avant de juger une aventure finie, il en épuise toutes les possibilités de sens. Deux oeuvres dans cette exposition sont particulièrement intéressantes.
La première représente un grand verre accroché non pas à un mur mais à une vitre donnant sur un petit jardin. Cet accrochage ajoute du sens à ce tableau. Il accentue la transparence, une composante fondamentale de la peinture de l’intéressé, en apparentant la toile à une fenêtre qui donne sur le vide.
L’autre oeuvre intéressante s’intitule « Extra thé de la caravane n° 1 ». C’est une installation, et c’est l’oeuvre la plus importante, la plus innovante de l’exposition, celle qui mérite qu’on se déplace pour se saisir de la contemporanéité d’un artiste singulier au Maroc. Cette installation est présentée dans un enfoncement ménagé à l’intérieur du hall de l’IF de Casablanca.
L’espace où elle a été aménagée ressemble à une alcôve. Un amas de grains de thé vert y constitue un monticule placé à même le sol. En face de cet amoncellement de thé, un écran diffuse d’une façon continue des images. Il montre «un verre de ma vie» agrandi, 50 cm, qu’une main invisible remplit avec des feuilles de thé séchées.
La chute du thé dans le verre est très lente. Elle porte peu à peu le verre à son comble, produisant au passage un bruissement régulier. Le verre déborde de grains sans provoquer l’interruption de l’averse de thé. Elle continue inlassablement visant le verre qui disparaît peu à peu sous l’amas de thé. Il est enfoui complètement – enterré – mais la forme pyramidale que prend le tas de thé atteste sa présence. Cette forme se fait, se défait, se refait. Le spectateur assiste ainsi à la naissance d’une forme qui subit plusieurs transformations. Au demeurant, l’image de l’écran ne cesse de renvoyer au monticule – réel – qui recouvre le sol. Bien plus, elle reproduit les étapes qui ont l’ont conduit à sa forme définitive. Cela est d’autant plus vrai que le sol où les images ont été filmées est absolument identique à celui de l’espace où est exposé le tas de grains de thé. Dialectique entre l’image et sa réalité, entre la copie et l’authentique, entre l’accompli et le geste qui le défait.
La répétition, participant du dikr, est ce qui se rattache cette installation à l’ensemble de l’oeuvre de Boujemaoui. Il y a aussi la transparence, mais le curieux, c’est que le verre a été enterré sous le poids du thé qu’il a appelé. C’est un exemple de l’aventure de l’art à la façon de Boujemaoui. Il interroge pendant des années un mode d’expression, en épuise toutes les possibilités avant de s’ouvrir à autre chose.
Le verre a été enterré pour présager le passage vers autre chose… En plus, cette installation excite les sens des visiteurs. Il y a la vue évidemment, mais l’odorat aussi : le tas de thé placé aux pieds des visiteurs sent. L’oreille est également sollicitée, puisque les sons produits par le film sont ceux du déversement des grains de thé. Cette installation provoque ainsi l’éveil de plusieurs sens. Elle atteste que les oeuvres plastiques ne participent pas d’un art muet, comme on a l’habitude de le dire, mais qu’elles peuvent fouetter tous les organes sensoriels de l’homme.

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