Loquerisne linguam latinam ?

Loquerisne linguam latinam ?

Feu Mimoun Habrich, féru de berbéritude ou de berbérité (c’est selon), qui se disait, selon le mot d’Amale Samie, “araborigène”, dans un de ses succulents “À propos de” (Al Bayane), rappelait tous les « mots imazighen dont le lien avec le latin ne fait aucun doute ». Voici sa liste : “ifili”, de “filum”, le fil ; “tourier”, de “torrere”, torréfier, grains grillés ; “taskala”, de “scalæ”, échelle, donc escalier ; “ourti”, de “hortus”, verger, que l’on retrouve dans l’horticulture. Ces quelques échantillons nous étaient fournis en prime par notre ami Mimoun. Ajoutons-y ce qui va suivre, difficilement récolté en quelques décennies par l’auteur de ces lignes: “tilintit”, de “lentis”, lentille ; “bernous”, de “burrus”, bure ; “as nous”, de “asinus”, âne ; “affouiller”, de “pullus”, poulet ; “agr”, de “ager”, champ (cf. agriculture) ; “toussout”, de “tussus”, toux ; “ikikiker”, de cicer, pois chiche. Marquons ici une première pause et arrêtons-nous sur ce dernier mot pour une première remarque : l’on se heurte à trois prononciations du latin: la vaticane (dans «dona nobis pacem», donne-nous la paix, “pacem” est prononcé “patchème” ) ; la française du XXe siècle toujours en vigueur, selon laquelle “pacem” s’entend “passème” ; et enfin la vraie prononciation du latin où le graphème C ne se prononçait ni “tché” , ni “ssé” , mais “ké” : ainsi “Cæsar” se dit “Kaéssar” et non “Tchezar” ou “Cézar”. Le mot amazigh qui signifie pois chiche est “ikiker” et deux choses sont bien évidentes : le mot amazigh vient du latin “cicer” et reflète au plus juste la prononciation de ses locuteurs natifs, donnant la preuve que le C latin se prononçait k en toutes positions. L’orateur Cicéron s’appelait Marcus Tullius (Markouss Toulliouss, en doublant bien les “l”) mais, comme il avait un pois chiche au menton, on l’avait sobriqué (le bonhomme n’était pas très sympa) “Cicero” (prononcer “Kikéro” ), “Cicero” qui est devenu notre Cicéron et qui sert de base au nom cicérone, c’est-à-dire un guide un peu envahissant… Dans la romanité , l’empereur romain était désigné sous le nom de “Cæsar” (prononcer “Kaéssar”) et la place commerçante d’une ville (par exemple Cæsarea, la capitale de Juba II) était appelée “agora caesarea” (autrement dit la Place de César), d’où vient vraisemblablement le mot “qaraïte”. Complétons la liste de Mimoun: “iyyis” vient de “equus”, cheval ; “bounya”, de “pugnaces”, le poing ; “tassarout”, “sarout”, clé, de “serratus”, dentelé, comme une scie ; “kouniya”, de cuniculus, féminin cunicula, lapin ; “oualou”, de “nulle”, rien ; “louqid”, de “lucidum” (c = k), qui donne la lumière ; “afernou”, de “furnus”, four ; “taïga”, de “jugum” ( prononcer yougoum) , joug, attelage ; “jrana”, de “rana”, grenouille ; “immensité”, de “mensa”, table ; “nouala”, “tanoualt”, la hutte, de “navicella”, petit navire; “afa”, de “focus”, feu, d’où “fofo” quand ça brûle ; “tobba”, de talpa, taupe. “Chniyoula” pourrait bien venir de “canicule”, petite chienne, chenille ; “terfes”, truffe ou terfesse, de “tuber”. Quittons la “tourtit taroumit”, le verger romain, et les Roumis, les Romains, pour nous intéresser au grec. Rappelons que Juba II a été pendant 49 ans Roi de Maurétanie, de 25 avant J-C à 24 après J-C : il a été élevé à Rome et pendant son règne, il tenait à garder ses distances avec la Métropole ; à côté de l’amazigh et du latin, il parlait grec et il s’entourait de Grecs, notamment le fameux Euphorbe, son médecin et ami botaniste. Il est donc normal que la langue grecque ait laissé des traces au Maroc. Commençons, à tout seigneur tout honneur, par “abellou”, phallus , de “phallos”. Et citons “bellarej”, la cigogne, de “pelagos” ; “fantazya”, la fantasia, de “phantasia”, qui signifie le spectacle en soi ; “torf”, de “trophè”, qui signifie morceau et, pour conclure, la belle “defla”, le laurier, de la belle “daphné”. C’est bien peu , comparé au lexique maghrébin entré en français, ou à l’inverse. Mais cette présentation , incomplète, est bien suffisante pour justifier la création – en cours dans les départements d’histoire – d’une chaire de latin dans les universités marocaines.

J-P. Koffel agrégé de lettres classiques

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