L’univers plastique de Rabiâa Echahed

Rabiâa Echahed est née à Settat. Elle est issue d’une famille hostile aux images. Son père les rejetait avec virulence. «Il n’y avait pas la moindre reproduction dans notre maison» se souvient l’intéressée. C’est dire la gravité de l’interdit que Rabiâa Echahed a eu à surmonter pour devenir peintre.
D’aussi loin qu’elle se souvient, Rabiâa Echahed dit avoir toujours éprouvé le besoin vivace de figurer ce qui l’entoure. «C’est une vocation» précise-t-elle. Enfant, Rabiâa Echahed a dessiné les marelles les mieux ornées de la ville. Elle les embellissait par des arabesques. Le besoin de créer des formes est devenu ensuite impératif. Comme elle habitait à proximité d’un souk, Rabiâa Echahed cherchait les cartons qui servent à maintenir droites les chemises pour hommes, et dessinait dessus à l’aide d’un charbon de bois qui faisait office de fusain. De fil en aiguille, l’attrait de Rabiâa Echahed pour la figuration s’est développé jusqu’au jour où un professeur des arts plastiques, originaire de Settat également, remarqua ses dessins. Il n’eut de cesse alors que de persuader son père de la laisser entrer dans l’Ecole des arts appliqués de Marrakech. Cela a été bien difficile, comme on l’imagine. Mais à force d’opiniâtreté, il a fini par arracher un consentement au père de la peintre.
Voilà pour ce qui est de la petite histoire biographique de Rabiâa Echahed, en ce qui concerne ses oeuvres, on dénombre deux périodes distinctes dans le faire de l’artiste. La première se caractérise par une figuration hyperréaliste. L’artiste y a peint plusieurs portraits parfaitement lisses. Et peu satisfaite de ces tableaux qui montraient la bonne maîtrise technique qu’elle avait de la peinture à l’huile, mais ne faisaient pas toujours ressortir son tempérament, la peintre s’en détourna vite. Commence alors une saison de doute pour la peintre : elle avait beau essayer de se libérer de l’hyperréalisme, la figuration mimétique persistait. Durant cette période de crise, Rabiâa Echahed a détruit bon nombre de ses tableaux. Dans ceux qui ont échappé à sa colère, on ne voit que des visages laids, comme si le véritable ressort de la représentation réaliste était la hideur.
Après cette période de doute, Rabiâa Echahed a peint exclusivement des femmes et des chevaux. Des fois, les deux sont même imbriqués l’un dans l’autre. Ainsi ce tableau de 1998 où une femme évanescente, rendue par larges touches sinueuses, esquisse un mouvement avec son pied gauche où l’on reconnaît clairement la cuisse et le sabot d’un cheval. Créature hybride qui conjugue les deux préoccupations majeures de la peintre.
Il existe une absence terrifiante de l’homme dans l’univers plastique de Rabiâa Echahed. On ne le voit guère, et lorsqu’elle le représente, elle s’arrange pour le figurer de dos dans l’arrière-plan de la toile. Ainsi ce tableau où trois femmes à la mine grisâtre et éplorée sont adossées l’une contre l’autre ; au fond de la toile, on reconnaît les silhouettes de trois hommes qui s’éloignent. Belle opposition en vérité entre celles qui regardent le spectateur et ceux qui lui tournent le dos, même si cela ne rassure pas pour autant quant à l’exclusion de la figure de l’homme des toiles de Rabiâa Echahed.
Il y a lieu de chercher à quoi tient cette résistance à la figuration de l’homme dans la peinture de Rabiâa Echahed est une peinture de gestes et de couleurs. Tout est mouvement dans ses toiles. Mouvements onduleux, parce qu’ils évoquent le déferlement des vagues, et parce que leur luminosité, où les tons pastel prédominent, rappelle la transparence de l’eau. Rabiâa Echahed réussit cette gageure difficile : doter ses tableaux d’une force douce.

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