M.Choukri ou l’audace d’un écrivain

Aujourd’hui le Maroc : Quelles ont été, selon vous, les raisons de l’interdiction du «Pain nu»?
Mohamed Choukri : Le livre a suscité deux réactions distinctes à sa parution. D’un côté, il a été accueilli avec un étonnement heureux et une franche admiration. Et d’un autre côté, il a rencontré rejet et résistance – et tout particulièrement de la part des conservateurs. Certains d’entre eux craignaient que le livre n’encourage leurs enfants à emprunter des voies jugées amorales. Ce sont les tabous de la société piétinés dans «Le pain nu » qui ont été à l’origine de son interdiction. Parce que ce livre ne s’attaque pas au régime. Il est à cet égard sauf de toute revendication politique. Personne ne lui aurait prêté de l’attention de ce point de vue-là ! Il en était autrement, évidemment, de la tempête de protestations qu’il a soulevée au nom de la morale. Les associations des parents d’élèves ont été particulièrement actives. Elles ont mené une vraie campagne contre mon livre. Elles ont adressé un grand nombre de lettres au ministère de l’Intérieur et au ministère de la Culture pour demander son interdiction. Elles ont fini par obtenir gain de cause. En cela, elles ont été malencontreusement aidées par certains enseignants qui recommandaient la lecture de mon livre à leurs élèves. Ils pensaient me rendre service, alors qu’ils ont donné des arguments à mes censeurs.
Une autobiographie écrite avec autant d’audace que «Le pain nu», cela est très peu fréquent dans la littérature arabe. Est-ce que vous avez été influencé par des écrits occidentaux ?
Je suis un grand lecteur des littératures occidentales. Je les consomme bien plus que les livres écrits en arabe. À cet égard, j’ai lu « Les Confessions » de J.-J. Rousseau, celles de Saint-Augustin, «Les Mots » de J.-P. Sartre, les écrits de Colin Wilson et d’autres livres encore. J’ai lu aussi beaucoup de biographies d’écrivains. Et aujourd’hui encore, l’autobiographie reste le genre littéraire qui me passionne le plus. Quant aux récits autobiographiques dans la littérature arabe, ils se comptent sur les doigts de la main. Celles de Taha Hussein et d’Ahmed Amine, entre autres.
Il manquait à ces auteurs votre audace…
Parce qu’ils ne se sont jamais insurgés, en vérité, contre les valeurs de société dans laquelle ils vivent. Ils ne tenaient pas à ternir les noms de leurs familles. En ce qui me concerne, je n’ai pas hérité d’un grand nom pour le protéger. Je suis sans racines. J’ai été plus élevé dans la rue que dans un «chez moi». J’ai eu l’audace d’écrire d’une façon conforme à la réalité de mon vécu. Et je continue d’écrire avec la même audace.
Les deux tomes qui ont suivi «Le pain nu » participent de cette optique. Il s’agit du «Temps des erreurs» et «Visages ». La seule différence, c’est que si j’ai écrit «Le pain nu» avec mes tréfonds et en y mettant mes tripes, j’ai composé «Le temps des erreurs» d’une façon moins impulsive, moins organique. La vision artistique y prédomine, parce que j’ai appris à me comporter avec la vie à partir de ses symboles culturels.
Quand vous écrivez avec audace, vous ne craignez pas, bien entendu, d’attenter à la morale et à votre nom de famille. Mais cette audace ne s’explique-t-elle pas aussi par l’aventure de l’écriture?
Évidemment, cette audace doit être accompagnée de qualité. Il ne peut y avoir d’audace littéraire sans aventure dans l’écriture. Autrement, elle ne se distinguerait pas d’une audace futile, de propos inconséquents. Si mon livre n’a pas perdu sa force, si son impact demeure intact, c’est grâce à son écriture. A ce propos, je tiens à signaler que l’écrivain doit savoir quand commencer et quand arrêter pour ne pas verser dans la diarrhée littéraire. Je suis resté 19 ans sans rien écrire.
De 1973 à 1992, je n’ai rien écrit ! Parce que j’ai été sujet à des dépressions suite au refus de mes écrits par les éditeurs. J’ai divorcé avec l’écriture et me suis lié aux plaisirs de la chair, aux bars et à la boisson. Et un jour, j’ai compris que mon salut ne peut venir des soûleries, mais de l’écriture. C’est ça aussi l’aventure de l’écriture. Ne pas pouvoir s’en passer, même lorsqu’on n’y croit plus. Ma seule façon d’exister en tant qu’homme consiste à écrire.
N’êtes-vous pas contrarié par la réputation dans laquelle vous cantonne «Le pain nu» ? On vous considère comme l’auteur d’un livre…
J’ai essayé de l’assassiner, à maintes reprises, en publiant d’autres écrits, mais il n’a pas voulu mourir. J’ai essayé de le tuer par des livres d’une meilleure qualité! Et j’estime avoir écrit des livres supérieurs au «Pain nu». «Le temps des erreurs» et «Visages» sont meilleurs, mais je n’ai pas réussi à l’enterrer ! Il existe des auteurs qui sont écrasés par la renommée d’un seul livre, bien qu’ils en aient publié plusieurs. C’est comme ça ! Allez comprendre pourquoi on cite toujours Flaubert comme l’auteur de «Madame Bovary», alors qu’il a écrit «L’Education sentimentale», un roman d’une qualité incomparable !
Votre vie ressemble à vos écrits. Pensez-vous que l’écrivain doit écrire conformément à son mode de vie?
Je ne peux recommander à personne une hygiène de vie pour écrire. Je cite souvent une phrase de «Riwayat Chahroune Al Abyad» – empruntée à une biographie sur le peintre Toulouse-Lautrec : «Un écrivain doit savoir comment il vit pour savoir ce qu’il écrit».
En ce qui me concerne, je n’ai pas vécu pour nourrir mes livres. Les événements relatés dans «La Pain nu» s’arrêtent à mes vingt ans. À cet âge-là, j’étais analphabète. C’est après mes vingt-ans que j’ai appris à lire et à écrire. Donc, il ne saurait être question que la vie que j’ai menée jusqu’à cet âge-là soit stimulée par un quelconque projet littéraire. Je ne vivais pas pour devenir écrivain. D’ailleurs, la recommandation d’un mode de vie pour être bon écrivain ne veut pas dire grand-chose.
Moi, je m’exprime à partir de mon expérience de la vie. Cette expérience n’est pas exemplaire. Et je ne souhaite à personne de me prendre pour modèle, que ce soit dans mes écrits ou dans ma vie. La seule chose que je recommande et dont je suis heureux quand d’autres personnes m’en font profiter : ce sont les bonnes lectures.
Comment ressentez-vous les hommages institutionnels dont vous faites l’objet actuellement, sachant que vous êtes un écrivain anti-conformiste ?
Avant, on attendait la mort d’un écrivain pour lui rendre un hommage nécrologique. Aujourd’hui, les choses diffèrent. On ne va pas se plaindre du droit des hommes qui le méritent à une reconnaissance de leur vivant !

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