Modigliani, face et profil

Paris et Modigliani, c’est une longue histoire. C’est en 1906 que ce peintre italien s’y est installé. Il y a rencontré et connu des artistes comme Picasso, Soutine, Max Jacob, Cocteau, Brancusi, etc. Sa trajectoire doit aussi beaucoup aux rapports qu’il a entretenus avec les différents marchands de tableaux qui lui ont acheté des oeuvres ou servi de mécènes.
L’exposition du Musée du Luxembourg fait la part belle à cet aspect central de la carrière artistique du peintre.
Le parcours proposé par ses concepteurs gravite autour des trois grands noms ; «Paul Alexandre, le médecin mécène» (1906-1913), «Paul Guillaume le marchand collectionneur» (1914-1917) et «Léopold Zborowski, le marchand poète» qui soutint et accompagna le peintre de 1917 jusqu’à sa mort en 1920.
Dans la première salle de l’exposition, on peut voir des oeuvres jamais exposées comme le «Mendiant de Livourne» ou le très surprenant «Joueur de Violoncelle», tous deux peints en 1909. Modigliani avait conçu pour ses sculptures, qu’il appelait des «piliers de la tendresse», le projet d’un «temple de la volupté» qui trouve bien évidemment sa place dans l’exposition organisée par le Sénat. On accède très vite, en effet, (quelque peu poussé par la foule des visiteurs venus en masse) à une salle ovale, au centre de laquelle, trône une «tête de femme» en haut relief. Elle est entourée de dessins d’esquisses et de peintures de cariatides inspirées à Modigliani par un mélange de traditions architecturales antiques et d’art africain et océanien. Tendresse est sans aucun doute le sentiment qu’on éprouve en s’arrêtant devant certaines, telle «Le Grand buste rouge» de femme aux lignes pures et élancées.
Mais c’est dans les deux dernières salles que l’on retrouve l’essentiel de la production du peintre pendant les six dernières années les plus passionnées et les plus difficiles de sa vie parisienne. Le cadre même de l’exposition change. Le visiteur entre en effet dans un univers que les concepteurs ont voulu marqué par le fer de la révolution industrielle et des premières expositions universelles, d’autant plus que l’espace est démultiplié par une paroi en miroir qui en redouble la profondeur.
Là sont exposées, pour ainsi dire dans le noir, mais l’éclairage des tableaux est si précis et si minutieux, les oeuvres d’une période où le peintre renoue avec un certain expressionnisme comme en témoigne le troublant «Portrait de Diego Rivera» entièrement fait de spirales tourbillonnantes qui dessinent le corps et la tête du modèle. On peut aussi voir des oeuvres de sa période cubiste comme le magnifique portrait de «Raimondo». Paradoxalement, ces périodes de plénitude dans la vie artistique du peintre correspondent aux temps forts de la maladie qui va bientôt l’achever. Et cela n’est pas peu dans la légende posthume de ce peintre maudit. Ses nus et ses dessins le révèlent comme un peintre d’exception qui n’est jamais plus grand que dans les détails de son oeuvre.
Les portraits dessinés par le peintre, par exemple, semblent presque toujours reconnaissables. La délimitation des surfaces, l’allongement des lignes du corps, les traits fortement accusés, les épaules tombantes, la tête un peu penchée et un intérieur des yeux parfois sans pupilles ni couleurs leur confèrent des allures de beauté figée, comme s’ils portaient des Masques. Il est vrai que le peintre partageait avec le poète C. Baudelaire, qu’il lisait sans cesse, le goût pour les «fleurs du Mal» et les «rêves de pierre». Mais si les yeux de ses modèles surprennent toujours, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont, pour citer à nouveau Baudelaire, comme «de purs miroirs qui font toutes choses plus belles». C’est aussi, pour reprendre des mots plus crus que Modigliani a employés dans un autre contexte, parce qu’ils sont comme des «gouttes de perles sur la chaleur excessive de la nuit».

• De Paris, Hicham Ouazzani

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