Mohamed Asli : “notre cinéma est misérabiliste”

ALM : Les films marocains de ces dernières années ressassent des thèmes comme l’émigration. Peut-on parler d’une logique de filon que suit le cinéma national. Et à quoi serait-ce dû ?
Mohamed Asli : Vous savez, l’histoire du cinéma marocain est très récente. Notre 7ème art ne date pas de très longtemps. J’irais même jusqu’à dire que nous n’avons pas encore de cinéma. Que ce soit en termes de techniques ou d’imagination, nous avons encore du chemin à parcourir. Ceci étant, force est de constater que les acquis de notre cinéma nous placent loin devant plus  de la région arabe et africaine. Avec ses spécificités, et parfois même ses faiblesses, notre 7ème art est intéressant. Ce qu’il faut à ce secteur, c’est un tournant, une prise de conscience quant à la nécessité d’élargir nos horizons. Le pays évolue à plus d’un titre, à nous de suivre, positivement. Pour avancer, le temps est certes nécessaire, mais on peut faire en sorte d’accélérer la cadence.  Un effort déjà mené par plusieurs de nos réalisateurs dont le Franco-marocain Ismaël Ferroukhi qui, à travers « Le grand voyage », nous offre une autre perspective, celle du déracinement.
Travailler sur des thèmes, se positionner par rapport à des idéaux ou des injustices, est-il forcément la bonne formule ? N’y a-t-il pas d’autres façons de faire du cinéma ?
Le cinéma marocain n’est pas le seul qui travaille sur des thèmes. C’est le cas du 7ème art italien dont l’essence même est puisée dans sujets de société. C’est propre au cinéma dit engagé. Pour cette même raison, je ne pense pas que les cinéastes marocains sont les seuls à travailler sur des thèmes précis, cela est le cas également dans d’autres pays et d’autres continents. Toujours est-il que cette forme d’exercice cinématographique ne doit pas être la seule qui vaille.

Qu’en est-il de cette véritable fixation faite autour de certaines questions, comme les années de plomb et l’émigration. Notre société, n’a-t-elle donc rien d’autre à nous proposer ?
C’est vrai que les films de ces dernières années traitent dans leur majorité d’un certain nombre de sujets, aussi limités qu’épuisés. Sachant par ailleurs que ce ne sont pas les seuls angoisses de la société marocaine. Il existe bien évidemment toutes sortes de thèmes qui méritent d’être traités et faire l’objet d’un long-métrage. Ce ne sont pas les sujets qui manquent, il suffit de regarder autour de soi, il y a une foultitude de sujets qui touchent à la dignité humaine. La société marocaine n’est pas touchée uniquement par le fléau de l’émigration ou le poids des années de plomb. Le réalisateur ne doit pas se contenter du phénomène de mode, mais doit également être très attentif à tout ce qui se trame autour de lui.

L’enjeu, serait-il ailleurs, notamment dans l’accès aux financements étrangers qui dicterait des thématiques précises ?
Je ne peux pas me prononcer à la place des autres. Mais si on choisit de parler de tel ou tel thème, ce n’est pas pour plaire aux étrangers. Mais l’idée de traiter certains sujets pour bénéficier des subventions est possible. Ceci dit, j’espère que c’est passager. Tout cinéaste digne de ce nom ne doit pas s’assujettir à la pression étrangère, encore moins à celle de l’argent. La subvention étrangère permet d’avoir les moyens nécessaires pour réaliser des films d’excellente qualité, mais il ne faudrait pas non plus se plier aux volontés étrangères, abandonner ces principes et subir des thèmes imposés.

Peut-on également parler d’une crise de créativité?
Oui, peut-être que cela vient tout bonnement du manque d’imagination. Pour que le cinéma puisse émouvoir, il faudrait qu’il fasse intervenir du beau. Cette valeur est très importante dans le cinéma. Autour de nous, il n’y a pas uniquement de la tristesse, il y a du bonheur aussi et du beau. Mais je ne sais pas pour quelle raison le cinéma marocain a le don d’être misérabiliste.

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