Mohamed Bakhti : « Seules les valeurs font l’artiste »

Mohamed Bakhti : « Seules les valeurs font l’artiste »

ALM : La scène artistique des années 70 était marquée par une effervescence qui n’avait pas d’égal. Les groupes Nass El Ghiwane, JilJilala ainsi que Lemchaheb étaient au centre de cette dynamique. Pensez-vous qu’aujourd’hui, cette force existe toujours ?
Mohamed Bakhti : Oui, en effet, la musique marocaine des années 70 était caractéristique d’une période marquée par une volonté de changement. Tout le monde se révoltait contre une situation sociale qui était critique. D’ailleurs, c’était le cas de plusieurs pays. Les jeunes étaient conscients des maux de la société, comme l’injustice, la pauvreté et la mauvaise gérance politique et économique. Tout le monde était pour une égalité sociale, le partage des biens, l’éducation pour tous ainsi que d’autres principes qu’il défendait avec force et véhémence. Durant cette même période, la musique faisait partie des médiums qui étaient les plus populaires et qui pouvait rassembler une grande foule d’adeptes. Nass El Ghiwane avait donné le démarrage à la chanson engagée marocaine. Le Maroc était à l’époque en pleine ébullition. Aujourd’hui, le contexte n’est plus le même, mais je pense que la chanson des années 70 continue d’attirer l’amour et l’intérêt d’un grand nombre de personnes. Ces chansons qui avaient une portée universelle, sont toujours appréciées, elles sont éternelles.

Pensez-vous alors que les Marocains d’aujourd’hui, revisitent ce patrimoine musical des années 60-70 et surtout avec la naissance de l’Instance équité et réconciliation ?
Oui, je pense qu’il y a un renouveau. Aujourd’hui, les Marocains, écoutent de plus en plus le répertoire des Nass El Ghiwane, Jiljilala ou encore Lemchaheb. Des groupes qui, encore, de nos jours continuent à se sacrifier et sont prêts à supporter des situations très difficiles pour donner le meilleur d’eux-mêmes. Je ne suis pas de ceux qui pensent que la chanson engagée est morte. Au contraire, elle existe toujours car elle était à l’avant-garde. Vous savez, le répertoire de ces groupes musicaux que nous avons cité est toujours écouté. Pour l’anecdote, il y a quelques jours j’ai rencontré un petit garçon qui demandait à son père qu’il voulait écouter la chanson « Khlili » de Lemchaheb. C’est la preuve que ces chansons renaissent de nouveau. Aussi, la société d’aujourdhui souffre aussi de plusieurs problèmes, comme le chômage et la pauvreté accrue, ce qui fait que les chansons des années 70, qui chantaient l’injustice sont toujours d’actualité.

Mais selon-vous, qu’est-ce qui explique que le répertoire musical des années de gloire de Nass El Ghiwane et des autres groupes qui ont suivi, a toujours des amateurs ?
Vous savez, ce qui a fait le succès de ces chansons c’est bien le poids des paroles. Elles étaient et sont toujours significatives. Il ne suffit pas d’avoir des musiques rythmées, il faudrait aussi que les paroles soient puissantes. Par là même elles arrivent à atteindre le coeur des auditeurs et c’est ce qui fait qu’elles restent appréciées. Ces chansons sont toujours d’actualité. Les chansons Raï ou les autres styles de musique qui existent actuellement n’atteignent pas les sentiments profonds de l’individu.
Ce genre de musique n’arrive pas à les convaincre, peut être qu’ils sont séduits au départ par le rythme, mais par la suite ils reviennent aux vieilles chansons et aux années 70. Aussi, je tiens à préciser que la chanson engagée est une philosophie. Les artistes des années 70, ne se contentaient pas de chanter mais par leur comportements ils poussaient aux respects. Ils étaient porteurs de valeurs qui elles seules font l’artiste.

Mais y a-t-il des modifications qui sont apportées à ces répertoires musicaux ?
Nous ne voulons pas faire de cette musique un phénomène de mode. Pour que ces chansons ne soient pas passagères, il faudrait que ça soit profond. Mais cela n’empêche qu’il faudrait actualiser ces chansons en y apportant de légers changements. Pour cela, il faut continuer à faire des recherches. Je donne ici l’exemple de Lemchaheb qui essaie de donner un souffle nouveau à son répertoire en créant de nouvelles chansons, toujours dans le même esprit. Mais avant, nous comptons tout d’abord archiver 70 morceaux que nous allons nous mêmes enregistrer et vendre par la suite. Contrairement à d’autres chanteurs étrangers, nous ne sommes malheureusement pas encouragés, pour pourvoir poursuivre notre chemin, il faudrait qu’on puisse vivre et subvenir à nos besoins.

Que voulez-vous dire par là ?
Je dis tout simplement par là que nous ne possédons pas les faveurs des autres artistes étrangers tels que Cheb Mami, ou Majd El Kacem. Ces derniers empochent pour un seul concert 60 millions de dirhams, alors que nous on veut enregistrer 70 morceaux, et on nous propose 8 millions de dirhams pour le financement. Ce n’est pas normal.

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