Nacim Haddad: «Quel que soit l’environnement, une chikha est mal perçue»

Nacim Haddad: «Quel que soit l’environnement, une chikha est mal perçue»

Entretien de Nacim Haddad,  musicien chercheur en patrimoine et culture populaire marocaine

Il ne faut pas se contenter de ce qu’on entend dire sur ces femmes. Pour les connaître, il faut percer leur monde, les approcher de près et faire des recherches. Là encore, ce que l’on saura ne sera pas la vérité absolue.

ALM : Chez nous le mot «chikha» a une connotation péjorative. Pourquoi ce mépris envers ces femmes ?

Nacim Haddad : Cela ne date pas d’aujourd’hui. Depuis le protectorat la perception des chikhates a été déformée. Les chikhates d’antan ne ressemblaient en rien à celles qu’on retrouve à notre époque. Ceci même au niveau de leurs habits. Avant, les chikhates portaient ce qu’on appelle «Lhandira», une tenue très proche de celle des Issawa. Elles passaient de douar en douar en récitant leur «klam» (paroles). Elles n’étaient pas poètes dans le sens classique et intellectuel du terme mais leur zajal (prose en dialect, ndlr) est irréprochable. Prenons l’exemple de «Kharboucha». Cette chikha n’a jamais animé de soirées ou dansé dans des mariages contrairement à l’image qu’on donne d’elle dans, notamment, le film qui porte son nom. Les rares sources dont on dispose évoquent Kharboucha comme un personnage à forte personnalité et de résistance. Une vraie opposante au Caïd Aissa Ben Omar à l’époque. D’après l’histoire, celui-ci a fini par orchestrer sa mort. A l’aide de ses textes, kharboucha mobilisait les habitants et les incitait à revendiquer leurs droits.
Le mot chikh ou chikha n’a donc rien de dégradant. Communément, ce titre est souvent attribué à une personne qui impose le respect. Ce qui était réellement le cas avant le protectorat.

Qu’a-t-il donc changé pendant le protectorat ?

Avant, une chikha était récompensée par du sucre, des cadeaux, un dîner mais jamais en liquide. C’était une sorte de reconnaissance. Au temps du protectorat, un autre système a été mis en place. Le colonisateur n’avait pas d’intérêt à valoriser les chikhates dans leur rôle de «prédicatrices». Pour ce faire, les Français ont commencé à rémunérer les prestations des chikhate. Elles étaient invitées à animer des soirées contre de l’argent. Et c’est à ce moment-là que les mentalités ont changé et les jugements de valeur ont commencé à fuser. D’abord de leur entourage pour ensuite se généraliser.

L’argent les a-t-il perverties ?

Il faut savoir que même en chantant pour les colonisateurs à l’époque, ces femmes n’étaient pas pour autant leurs alliées. La quasi-totalité des textes de l’Aïta était orientée contre le protectorat (Aïta signifie cri ou appel en arabe dialectal marocain, mais aussi complainte amoureuse et lamentation, ndlr). La Aïta qu’on retrouve à Khouribga à titre d’exemple se distingue par une rythmique et des paroles sur lesquels on ne peut pas danser. Tout y est basé sur la parole. Et cette parole était sage, posée et contestataire.

Qu’est-ce qui empêche la Aïta d’être au même rang que d’autres chants lyriques comme le Malhoun et l’Andaloussi ?

La force du verbe. Les auteurs du Malhoun sont connus, ils sont cultivés et leurs travaux répondent à des normes. Faits qui procurent une meilleure esthétique à leurs textes. Le Malhoun est né de la ville alors que la Aïta émane essentiellement des villages. Elle est simple, souvent improvisée, réputée comme étant un art libertin qui répond à un besoin de traduire le quotidien des gens. Ses textes s’enrichissent d’un auteur à l’autre et contrairement au Malhoun, ils ne sont pas signés.

Qu’en est-il des hommes déguisés en chikhates ?

En effet, par pudeur il existait, et existe toujours, des hommes qui s’habillent et dansent comme des chikhates. C’était le cas de Bouchaïb El Bidaoui par exemple. C’était un homme de théâtre qui exécutait les danses et chants des chikhates, où ce qu’on appelle dans le domaine «Lkhlal».

Est-ce que le respect, ou dans le cas contraire le mépris, pour une chikha varie d’une région à l’autre selon les cultures ?

Quel que soit l’environnement, la chikha y est mal perçue.

Comment vivent ces femmes aujourd’hui ?
Très mal. Les chikhates sont des artistes à part entière. Elles vivent de leur art en se produisant dans des mariages, des cabarets ou autres. Contrairement aux jeunes artistes d’aujourd’hui, ces femmes n’ont jamais été encadrées ou managées et étaient donc lésées dans leurs droits. Feue Fatna Bent Lhoussine qui est une vraie star de son époque mobilisait les foules qui se déplaçaient pour assister à ses soirées. Elle était toutefois très mal payée. En fin de carrière elle s’est retrouvée avec rien. Ce manque d’appui et d’argent peut pousser des femmes, dans la contrainte, vers d’autres choix y compris celui qui leur est accessible : le monde de la nuit. Ce qui est le cas et qui, malheureusement, fait en sorte que l’image des chikhates contienne beaucoup de taches noires. Il faut souligner dans ce sens qu’il existe beaucoup d’exceptions qui ont refusé la facilité.

Justement, les chikhates que vous mettez sous les projecteurs sur votre chaîne Youtube sont différentes de ce que l’on imagine, souvent à tort…

Tout à fait. Ce que l’on sait sur les chikhates est malheureusement un entassement de clichés et d’idées reçues. A les avoir côtoyées, je peux vous dire que ces femmes sont d’une bonté et générosité rares. Elles ne sont pas vulgaires. Elles mènent peut-être la vie dure et sont rejetées par leur entourage mais ce sont également des femmes voilées, ou pas, qui sont pour certaines d’entre elles mariées, entourées de leur famille et vivent leur quotidien comme toute autre personne. Il ne faut pas se contenter de ce qu’on entend dire sur ces femmes. Pour les connaître, il faut percer leur monde, les approcher de près et faire des recherches. Là encore, ce que l’on saura ne sera pas la vérité absolue.

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