Saida Fikri: «Le retour de la voix du peuple bien assuré»

Saida Fikri: «Le retour de la voix du peuple  bien assuré»

Entretien avec Saida Fikri, Artiste

En toute simplicité, Saida Fikri se confie spontanément… La chanteuse qui a dû quitter le pays en 1998 pour continuer à se produire signe son flash-back avec la sortie de l’album «Denia Fi L’Mizane». Toujours aussi engagée, l’artiste qui a dû s’installer aux Etats-Unis en 1998 pour continuer à chanter dans son registre, espère cette fois-ci évoluer sereinement dans un Maroc plus ouvert aux sujets les plus sensibles. Sa programmation au prochain concert de Mawazine en atteste. A cœur ouvert avec une femme à la fois sensible mais déterminée à se faire écouter…

ALM : A 8 ans déjà, vous chantiez Brel, Aznavour, Bob Dylan, Dolly Parton, Ray Charles, Fayrouz. Est-ce votre environnement familial qui a favorisé cette passion du chant et de la guitare ?

Saida Fikri : Oui, exactement. Mon père est aussi artiste et il a une très belle voix. Il joue de l’harmonica. Cela dit, il a toujours été réservé… Pour ma part, au contraire, j’ai toujours ressenti ce désir d’extérioriser, de raconter, de parler, de partager mes douleurs à qui voulaient les entendre. Car il faut le dire : à l’époque tout était tabou. On avait peur de s’exprimer et pour ma part, c’est à travers le chant que j’ai réussi à le faire. J’admirais à l’époque Abdelhadi Belkhayat qui était déjà une star.

A 12 ans, vous écrivez votre première chanson… Partagez avec nous ce moment décisif dans votre carrière…

Justement «Lyam» est une chanson qui vit encore car elle va sortir dans mon 4ème album. Imprégnée d’une grande amertume, cette chanson renvoie aussi à la condition de la femme au Maroc. Car quand j’étais petite, mon frère avait le droit de sortir, de jouer alors que moi il fallait que je subisse et que je reste à aider aux tâches ménagères. Il fallait que je m’exprime et que je ressorte tous ces sentiments. Et c’est ainsi qu’est née cette première chanson. Je jouais de la guitare avec deux cordes sans avoir appris le solfège. Et quand certaines cordes cassaient, j’achetais du fil de pêche pour les remplacer et je commençais à chercher les notes de manière intuitive pour les accorder. Ce n’est que vers l’âge de 16 ans que j’ai pu m’inscrire au Conservatoire. J’y allais la plupart du temps à pied du quartier Hay Hassani au Bd de Paris où il était situé.

J’ai été marginalisée juste après la sortie de mes deux albums «Jbal Rif» et «Miseria» et j’ai tout de suite compris que je ne pouvais plus rien tenter dans mon pays à l’époque.

Les années 90 signent la sortie de deux albums très forts, en l’occurrence «Jbal Rif» et «Miseria» qui ont propulsé votre carrière en dehors des frontières marocaines. Pouvez-vous nous raconter les conditions de vos débuts ?

Tout a démarré avec la chanson «Kayt El Ghayb» qui décrivait et portait toute l’amertume que je vivais à l’époque suite au divorce de mes parents. En fait je l’avais chantée lors de l’émission dédiée aux Jeunes animée, à l’époque, par Jeanne Allioly. A ma grande surprise, la chanson a remporté le Prix de l’Excellence valorisé à 5.000 DH. Je me rappelle avoir été prévenue par un télégramme par la TVM. Cette reconnaissance m’a tellement encouragée que j’ai écrit le second album en quelques mois juste après.

Quelles sont les personnes qui vous ont soutenue dans votre carrière ?

Je dois reconnaître que toute ma famille m’a soutenue. Mon père m’accompagnait toujours au studio lors des enregistrements. Ma mère qui n’a jamais étudié m’a également énormément encouragée. Et d’ailleurs, elle a été la source de mes inspirations. Elevant seule 9 enfants, ma mère a eu beaucoup de courage, en effet. Je ne peux que lui rendre hommage à travers mes chansons…

En 1998, votre album «Miseria» qui traite de la politique du gouvernement, de la corruption, de la pauvreté et des droits de l’homme a eu un très fort impact. Pouvez-vous nous relater cette période ?

Toutes ces choses que vous citez me caractérisent. Très loin de la bourgeoisie, j’ai au contraire vécu dans la misère. Je suis une fille qui est allée à l’école en sandales de plastique et je n’ai pas honte de le rappeler. Je rassemblais toutes les matières dans un seul cahier car ma mère n’avait pas les moyens d’en acheter plusieurs d’autant plus qu’il y avait mon frère et mes sœurs. Ce que je chante me ressemble et décrit quelque part ce que j’ai vécu.

Dans quel contexte êtes-vous partie aux Etats-Unis ?

J’ai été progressivement marginalisée et j’ai tout de suite compris que je ne pouvais plus rien tenter dans mon pays à l’époque. Aux Etats-Unis, j’ai continué dans le même registre et cela s’est toujours passé dans de très bonnes conditions. Mon mari m’a beaucoup soutenue.
Même s’il est issu d’une famille conservatrice, il a tout de suite compris la profondeur de mon art. Mes filles ont très fortement motivé mon départ car je ne voulais pas qu’elles vivent la même frustration que moi. Elles sont également artistes mais je préfère tempérer leur ardeur jusqu’à ce qu’elles finissent leurs études supérieures. Rania, ma fille aînée de 22 ans, suit mes pas dans le même registre et elle compte bientôt lancer son premier album.

Très engagée socialement vous créez votre propre fondation qui porte d’ailleurs votre nom. Quelles sont ses missions ?

J’ai créé, en effet, en 2012 une fondation aux Etats-Unis dont la mission est d’accompagner les jeunes dans leur créativité. La mission première de cette entité est de créer des ateliers pour les jeunes de telle sorte qu’ils puissent s’exprimer. Nous comptons créer une représentation au Maroc et je cherche les bons partenaires, c’est-à-dire ceux qui sont convaincus que nous pouvons enrayer la  délinquance de cette manière. Les établissements publics seront les canaux les plus appropriés.

Quelles sont vos prochaines sorties?

C’est une belle surprise que je réserve à mon public mais je préfère entretenir le suspense. J’y travaille et ce sera dévoilé très prochainement bien avant le festival de Mawazine.

Un mot sur votre programmation à Mawazine…
C’est grâce au lobbying, je dirais de l’agence qui me produit, que j’ai pu être au festival de Mawazine. Je dirais que c’est mon premier concert après mon retour au pays et j’espère que cela se passera dans de bonnes conditions. Maintenant j’ai d’autres projets à l’étranger en cours… Je vous laisserais les découvrir au fur et à mesure.

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