«Notre travail n’était pas universitaire»

«Notre travail n’était pas universitaire»

Le Maroc vibre, en cette semaine, au rythme de l’Aid Al Adha, l’une des plus grandes fêtes du monde musulman. Une fête que beaucoup de nos concitoyens considèrent comme le moment le plus convivial de la vie sociale et familiale. Et il faut bien admettre que c’est aussi une occasion qui bouleverse le train-train habituel de la vie. La fête débute, en fait, quelques jours même avant le jour du sacrifice.
Dans les villes, des troupeaux de moutons débarquent en force, pour le plaisir et le bonheur de tous ceux qui exultent à l’approche de l’Aid. Et ils sont une majorité, n’en déplaise à ceux qui soutiennent le contraire. Si pour une certaine élite, le sacrifice du mouton n’intègre pas les piliers de l’Islam, et demeure un simple rituel sur lequel on peut oser une impasse, pour la plus importante proportion des Marocains, l’Aid el Kebir est la fête musulmane la plus importante. C’est vrai que la notion même du sacrifice se perd un peu dans tout cela, mais l’essentiel est ailleurs. Économiquement, c’est une véritable aubaine, une belle embellie qui réconforte sans doute le monde rural. Un million de dirhams, selon les estimations, sont ainsi transférés vers la campagne marocaine. Les éleveurs sont aux anges même s’ils annoncent, comme à chaque année, que les prix de vente ne leur permettent pas de rentrer dans leurs frais. Mais les choses sont évidemment à nuancer. Les consommateurs sont sur une autre tirade, en particulier cette année. Les fonctionnaires n’ayant pas été payés le 20 de ce mois, beaucoup d’entre eux se sont rués sur les crédits de consommation. Les grandes sociétés et banques profitent aussi de cette occasion pour innover et proposer à chaque saison un concept de circonstance.
Des crédits à échéances raisonnables pour les petites bourses. Mais des petites bourses qui mettront une année pour rembourser le mouton 2005 avant de s’engager dans le mouton 2006. Quant à ceux qui n’ont rien, c’est-à-dire le plus gros de la population, ils se saignent aux quatre veines pour acheter l’animal de tous les fantasmes. Il faut faire un tour par les différents marchés aux puces pour toucher du doigt l’étendue de la détresse des démunis. Tout ce qui a de la valeur est bradé. Entre mobylettes, frigidaires, téléviseurs, postes radio, tapis, meubles, vêtements ou cocottes minute, les plus humbles s’enfoncent encore plus dans la pauvreté. Parfois, la pièce bradée est simplement le fruit de quelques sacrifices et de beaucoup d’heures de travail. Il faut prendre le temps d’observer ces mines grisâtres qui ne supportent pas l’humiliation de la situation, mais qui affrontent courageusement les regards des autres. L’enjeu est de taille pour tous ces hommes et ces femmes : les enfants qui rêvent du mouton le plus gros, les voisins qui épient et la famille qui impose son diktat. Jusqu’au bout, les uns et les autres militeront pour se constituer le capital mouton. Aussi sournois que cela puisse paraître, cela participe aussi de l’embellie économique qui caractérise ce moment. Il est évident que la détresse et le besoin profitent toujours aux mêmes. À ceux qui se délectent de la chair de ceux qui plient sous le poids de l’indigence. Cela est une règle d’un jeu qui prend de l’ampleur avec cette fête. Mais globalement, dans toutes les villes du Royaume, le secteur informel est celui qui tire le plus de bénéfice de toute cette activité. Les petits métiers, typiquement liés à cet événement, sont nombreux. Dans une ville comme Casablanca, c’est la ruée de toute une jeunesse qui se reconvertit dans plusieurs secteurs.
Cela va de la vente des épices, à celle des piques de brochettes où autres «canouns» pour les grillades en passant par tous les autres ingrédients sans lesquels la fête ne pourrait se faire. Autour de la périphérie des villes ou à proximité des grands axes, la campagne marocaine émigre, au grand jour. Les pickpockets s’épanouissent et les chauffeurs des petites et indispensables Honda triplent leur prix. Même les gamins qui vendent les fameux sacs en plastique tentent de faire des affaires. La loi du mouton règne avec force et caprices. Les éleveurs et les intermédiaires perpétuent tout un arsenal de traditions et de marchandage. Les moutons se vendent, parfois se revendent, et la fête bat son plein. Mais rien à faire.
Les fausses idées se sont installées pour s’ériger en système de pensée et en habitudes. Allez expliquer qu’à quelques mois de 2010, il est inconcevable que toute l’économie du monde rural soit suspendue à la pluviométrie et aux millions de têtes de bétail qu’on écoule à l’occasion de l’Aïd El Kébir. Allez discuter avec ces éleveurs pour leur expliquer que ces méthodes archaïques ne sont pas à la hauteur d’une nation qui souhaite que le monde rural évolue vers une économie agricole moderne, capable de tirer vers le haut toute l’économie nationale. C’est vrai que l’Aïd El Kébir est une fête sacrée dans notre société. C’est vrai aussi que cette occasion n’empêche pas de souligner qu’ici et là, de fausses idées sont à l’origine d’une réelle souffrance de tous ceux qui ne peuvent pas s’offrir leur Sardi. Ceci étant, bon Aïd Al Adha et à la semaine prochaine.

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