«Notre travail n’était pas universitaire»

«Notre travail n’était pas universitaire»

ALM : La revue « Souffles » serait bientôt rééditée par une grande maison d’édition marocaine. Comment trouvez-vous cette idée ?
El Mustapha Nissaboury : C’est une initiative louable, d’autant plus que des numéros de « Souffles » sont devenus, de nos jours, rarissimes. D’ailleurs, il y a plusieurs personnes qui me contactent et qui me demandent toujours des numéros de la revue. Je sais aussi qu’il y a des étudiants qui travaillent sur les textes de «Souffles», surtout dans cette période-là. Rééditer la revue permettra ainsi de la rendre plus accessible et non l’apanage des seuls initiés. Et également de la faire connaître auprès de cette jeune génération. L’histoire de « Souffles » a connu des hauts et des bas. La revue a également évolué : changement du format, publication en arabe et en français… Et comme toute publication indépendante et libre et qui traduit la quête de tous les intellectuels engagés de l’époque, « Souffles » ne pouvait pas se figer dans une forme conventionnelle. Il faut aussi préciser qu’à cette époque, les courants idéologiques et philosophiques étaient nombreux, et cela se répercutait aussi sur notre écriture.
Vous venez de dire que « Souf-fles» était indépendante et libre. L’était-elle vraiment ?
Mais bien sûr ! Derrière « Souf-fles», il n’y avait aucun groupe financier. On n’avait aucune subvention ou autre aide d’une certaine partie. « Souffles » existait grâce aux petits salaires de chacun de nous. La part de la publicité dans la revue a été minime. Seules deux entreprises passaient leurs pubs dans notre support : la Régie des tabacs et l’ONCF. Donc « Souffles » était libre et ce sur le plan financier. Il faut tout de même préciser que la revue ne nécessitait pas beaucoup de moyens comme les revues d’aujourd’hui. C’est le contenu qui était important. D’ailleurs « Souffles » a été le point de départ de plusieurs grands artistes, poètes et écrivains marocains.
Quels sont ceux qui ont posé avec vous et avec Abdellatif Laâbi les jalons de la revue ?
J’avais, au début, appelé mon ami Mohamed Khair-Eddine pour nous rejoindre dans ce projet. Il y avait aussi d’autres poètes et artistes plasticiens. Vous savez, il y avait même des poètes maghrébins qui ont voulu nous rejoindre. « Souffles » ne concernait pas uniquement le Maroc. Les interrogations étaient en fait les mêmes, au Maroc, en Algérie ou en Tunisie. C’étaient des questionnements sur le pouvoir et les régimes politiques au lendemain de l’indépendance dans ces pays-là. En fait, nous étions pareils puisqu’on partageait les mêmes soucis. On a voulu proclamer notre existence, se différencier par rapport à la vision du régime de cette époque, mais aussi à celle de l’Occident par rapport à nous.
Dans les années 60-70, «Sou-ffles» était un moyen de revendication de gauche. Comment évaluez-vous actuellement votre action dans cette revue ?
« Souffles » était connue parce que nous étions tous mobilisé par une force de revendication. Le contenu de la revue n’était rien en comparaison avec la force qu’on avait. Aujourd’hui, le problème est de ne pas chercher à savoir si on avait raison ou tort. La question n’est pas là. Le problème réside dans cette force de revendication. Cette puissance importante avec laquelle nous avions réalisé « Souffles ». Et sans cette force-là, on ne peut ni travailler, ni écrire, ni penser…
Depuis « Souffles », aucune autre revue marocaine n’est venue assurer la relève. Pourquoi ?
De nos jours, les choses se déclinent de manière différente. Il y a plus de moyens. Sur le plan de la presse, il n’y avait presque rien à notre époque. Par contre, maintenant, il y a plusieurs journaux et revues. Et vous savez, cela ne sert à rien de répéter la même chose. Cela n’a pas de sens. Il faut que les intellectuels, les penseurs et les créateurs d’aujourd’hui arrivent à trouver la formule qui fédère. Pas dans le sens quantitatif, mais dans celui de la qualité. Tout en évitant un certain nombre d’écueils : le travail que nous faisions n’était pas un travail universitaire. Quoi qu’il y eût parmi nous des universitaires dans la réalisation de la revue. Il faut pouvoir aussi faire sortir la pensée de ce carcan dans lequel on l’enferme pour envisager un travail de visionnaire. Pour moi, il ne peut y avoir de création sans vision. Il faut noter que le sort de « Souffles » était également au rendez-vous pour bien d’autres publications au contenu important, mais avec une faille au niveau du financement. Maintenant, les gens sont dans le milieu associatif et ont beaucoup plus de moyens pour s’exprimer.
Après « Souffles », vous n’avez pas baissé les bras et vous avez fondé « Intégrales ». C’était dans quel contexte ?
« Intégrales » a été réalisée également avec des peintres, des cinéastes, des poètes et des écrivains. Cette revue a été complètement différente par rapport à « Souffles » : la couleur, la qualité du papier…Mais, elle ne pouvait pas tenir. La durée de vie d’« Intégrales » était de près de cinq ans, la même période de vie que « Souffles ». C’est comme ça pour la plupart des revues qui sont fortes. Nous faisions, en fait, dans cette revue, des tracts et des manifestes. Il s’agissait de mettre en place une culture moderne et nouvelle pour le Maroc. Et c’est à partir de là qu’on a pu avoir un Tahar Benjelloun, un Mohamed Khair-Eddine… Pour revenir à « Souffles », cette revue appartenait à tout le monde, puisqu’après un numéro spécial «littérature», vous trouverez un autre sur «l’agriculture». Allez comprendre! Mais c’est comme ça. C’était une revue qui circulait dans les lycées. Oui, c’est vrai, nos lycéens de l’époque lisaient « Souffles ». L’histoire de cette revue était liée à l’histoire de la gauche et de l’extrême gauche.
D’ailleurs, on ne disait pas comité de rédaction mais comité d’action. Abdellatif Laâbi ne supportait pas du tout le titre de directeur de publication. C’était uniquement pour la forme.
Pourquoi avez-vous choisi le terme « Souffles » comme titre à la revue ?
Vous êtes journalistes et vous savez que le titre est la chose la plus difficile à trouver. On s’est concerté, bien sûr, et on a passé en revue une liste de titres. Mais on a trouvé que c’était « Souffles » qui correspondait le plus à ce que nous faisions. Avec des poèmes de plusieurs pages, on avait vraiment besoin de souffle !

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