Nuit bohémienne à Fès

Tout le monde pensait qu’on les avait introduits pour tropicaliser le concert du grand compositeur Goran Bregovic. Les musiciens andalous auraient-ils donc encore une fois été réquisitionnés pour donner une note marocaine à l’une des créations les plus marquantes de ces deux dernières années ? «Non, ils font partie de l’orchestre depuis la création de l’œuvre !», affirme à ALM Goran Bregovic. Il ajoute qu’il a cherché lui-même un orchestre andalou pour l’oratorio intitulé «Mon cœur est devenu tolérant». Il a réussi à le découvrir dans la ville de Tétouan. «Avant, ils jouaient pour des fêtes de mariage», nous explique, avec un air ravi, le compositeur natif de Sarajevo, de mère serbe et de père croate. Les musiciens marocains qui vivent cette aventure fabuleuse ont rejoint «l’orchestre des mariages et des enterrements». Ce n’est pas une blague ! C’est le véritable nom des instrumentistes de cuivre, rendus célèbres par les musiques de films d’Emir Kusturica, composées par Goran Bregovic. Ceux qui ont vu «Arizona dream» ou l’inoubliable «Underground» savent l’air de folie jubilatoire que ces musiciens introduisent dans l’atmosphère. Leur musique tient du rock, du pop et des airs des Balkans, une région aux frontières de plusieurs cultures. Pour donner plus de densité à son oratorio, Goran Bregovic a introduit de surcroît des violonistes, un chœur d’hommes de Moscou, deux chanteuses bulgares et trois solistes, respectivement Amina la Tunisienne, Françoise Atlan la Française et Vaska Jankovska la Croate.
Les Marocains ont ouvert le bal. Leur musique, savamment composée, est très respectueuse du genre andalou. Les cuivres des musiciens de l’orchestre des mariages et des enterrements ont donné plus de force et d’agressivité à la musique andalouse. Un Serbe impressionnant dirigeait l’orchestre. Le crâne rasé, il portait un tee-shirt sans manches. Lorsqu’il déployait ses bras, il exhibait deux immenses tatouages bleus. Lorsqu’il abandonnait à son rôle de directeur pour jouer sur un tambour, c’était la folie. L’oratorio devenait jubilatoire. La richesse orchestrale invitait à la danse. La composition de l’oratorio est à cet égard difficile à caractériser. Déroutante, ne ressemblant à aucune autre, ou plutôt tenant de plusieurs genres, mais qui possède la capacité d’insuffler de la joie et de surprendre constamment par un  brin de folie. Cet absurde, propre aux pays des Balkans, et qui ne cesse dans les moments les plus tragiques d’introduire un grain de sable pour transformer tout en objet d’amusement, Goran Bregovic ne l’a pas sacrifié à l’oratorio – genre religieux sérieux. Armé d’une guitare électrique, ce dernier prenait autant plaisir au jeu que les musiciens. Il a parlé peu au début de la soirée. Il a salué SAR la Princesse Lalla Hasna qui a honoré de sa présence l’ouverture du festival. S’il avait été peu prolixe, Goran Bregovic a multiplié en revanche les mimiques. Il a adressé plusieurs signes d’encouragements aux interprétations vocales d’Amina, Françoise Atlan et Vaska Jankovska.
Au reste, si Goran Bregovic s’est tenu «très convenablement» pendant l’interprétation de l’oratorio, le public a pu voir un autre homme après la dernière note de cette création musicale. Pas tout le public, parce que les invités officiels étaient partis. Ce qui explique peut-être la soudaine exubérance du compositeur-chanteur. Il est revenu sur scène avec les trompettistes, saxophonistes, trombonistes et clarinettistes de l’orchestre des mariages et des enterrements pour jouer des airs endiablés. Il n’y avait plus une seule personne assise. Tout le monde était debout pour essayer de suivre la course affolée des musiciens. «C’est la première fois que je chante dans un pays arabe !», a expliqué Goran Bregovic à ce public pour justifier la fougue et l’entrain qu’il mettait dans son interprétation. Il ne s’est pas contenté de cela, puisqu’il a fait participer les spectateurs. «Je vais chanter une chanson qui s’appelle Kalachnikov. Je vais compter jusqu’à quatre et vous allez dire “chargez”». D’une seule voix, le public a chargé pour une chanson qui souligne le mieux cette tangence qui sépare les compositions de Bregovic de la folie. Sur des airs militaires, le chanteur-compositeur a enchaîné avec des «boom ! boom ! boom !» qui ont mis à feu et à sang la sérénité du ciel de Bab Al Makina. Les plus malins disaient que la folie vagabonde de l’après oratorio était déjà inscrite dans la dernière phrase de cette œuvre. Elle est sortie de la bouche d’Amina, et personne n’a pu réellement savoir si elle avait prononcé «Dieu est bon et mien» ou bien «Dieu est bohémien».

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