Nuria Amat, une écriture pour naître

Nuria Amat, une écriture pour naître

Nuria Amat est une romancière qui vit à Barcelone. Cette information que l’on retrouve dans les notices biographiques n’est qu’à moitié vraie. Car l’âme et l’esprit de cette femme sont dispersés un peu partout. Elle a bourlingué en Colombie, au Mexique, en Allemagne, en France, en Amérique du Nord…Je comprends son universalité iconoclaste. Cependant, il y a autre chose. Elle a vécu son enfance dans une maison-bibliothèque blanche. Une maison si bien remplie de livre qu’on les enjambait pour passer d’une pièce à une autre. On se couchait sur des bouquins et même s’en couvrir. La maison donnait sur le port méditerranéen par sa façade orientale, et sur un asile psychiatrique, par sa façade occidentale. Elle a perdu sa mère très tôt. Avant qu’elle n’atteigne l’âge de trois ans. Elle ne se souvient pas d’elle. Sa mémoire ne garde aucune trace du corps maternel. « Nuria Amat est la fille des mots ». De l’absence, aussi. Petite, elle regardait les mots et nommait le silence. Elle inventait les souvenirs qui lui manquaient. Elle était poétesse conteuse sans le savoir. Aujourd’hui, elle narre pour renaître dans chaque acte d’écriture. Sa première révélation se situe dans l’enfance. Elle l’identifie à la folie et au suicide. Cela a dû être terrible pour un enfant de voir la femme de la maison du versant occidental se jeter dans le vide . Il n’y aura pas de mots pour décrire la chute. Et la mort. Mais l’acte en lui-même engendre des rêves secrets qui surgiront ailleurs, inventés, recréés par le beau crible magique de la littérature. Nuria Amat reconnaît que, par la grâce de la littérature, elle a beaucoup appris de la vie. L’écriture n’est autre chose qu’une voie, une manière de vivre. Nuria Amat n’aime pas le monde : il est injuste et méchant. Elle revendique, par ailleurs, le côté naïf et innocent de ce parti pris. Nécessaire pour une écriture indépendante. Elle considère la littérature comme une halte ; un lieu d’où elle s’accroche pour pouvoir vivre en concordance avec ses valeurs. Regarder la vie depuis la littérature, c’est toujours la voir par son côté humain… Pour la romancière catalane, la folie est une valeur. Mais pas en elle-même, sinon en tant qu’état limite qui débouche sur le désir d’écrire : “Le siècle des femmes“ (2000), “Le pays de l´âme“ ( 1999), “L’Intimité“ (1997), “Le livre muet“ (1994), “Nous sommes tous des Kafka“ ( 1993), “Monstres“ (1991), “La bibliothèque fantôme“ (1989), et “Le voleur de livres“ (1988), entre autres, en sont témoins. Nuria Amat n’aime pas utiliser le mot “fou“. Mais les personnages qui l’envoûtent sont bizarres et extravagants. Lacan disait que toutes les femmes sont folles. Elle, par contre, prône la thèse que tout roman est fou. Pour la romancière, le personnage Don Quichotte de Cervantès, par exemple, est un fou. Mais elle ajoute que dans sa folie, il avait la pulsion et le regard de l’écrivain. Il ne cessait de confondre littérature et réalité. Cette romancière, qui a longtemps été bibliothécaire, ne répond pas aux clichés de l’intellectuelle renfermée et possédée par la poussière des livres et indifférente aux croûtes éparses sur les épaules. Elle est belle Nuria. Brune, longs cheveux châtains, souple, intelligente et pleine d’énergie. Sa passion pour la langue est déterminante. La sienne est hybride, métisse et, par ses mots, bâtarde. Elle est catalane et castillane ; arabe et gitane. Elle est passionnée, populaire, bavarde, muette, mauvaise langue, timide, orpheline, polémiste, rebelle, andalouse, impure, émigrante. Elle est rare comme une vierge noire et souillée. La langue de Nuria Amat est atypique. Elle est indomptable, blessée, exilée, juive et allemande, perdue, désabusée, aimante d’instants uniques qui disparaissent pour renaître, pour s’entendre. C’est une langue qui ne lui appartient pas. Elle est à tous. C’est en raison de cela qu’elle l’invente chaque jour. Comme s’il s’agissait d’une langue personnelle et déclassée.

• Par Larbi El Harti
Poète et écrivain de langue espagnole

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