Oh, Les beaux jours

Qui peut se retenir de rire à la lecture du « Fond de la jarre » ? Certes, c’est Abdellatif Laâbi qui l’a écrit, mais il l’a fait d’une façon si neuve que ce roman ne présente aucune parenté avec ses précédents livres. Un auteur inédit s’y révèle. Un auteur qui nous arrache à diverses reprises un rire franc et joyeux. Un auteur doté d’un humour et d’une verve incomparables. Sa truculence et sa fantaisie créatrices traversent d’un bout à l’autre son récit. Le livre s’ouvre sur une scène qui représente le narrateur au milieu de sa famille. Il suit à la télévision la chute du mur de Berlin. Le bouleversement dans l’ordre mondial que la destruction de ce mur présageait va occasionner le plongeon du narrateur dans le monde stable de son enfance. Un monde rassurant où tout dénote une douceur de vivre. C’est donc à un récit autobiographique que l’on aura affaire dans ce livre.
Ce récit est reconstitué à travers les yeux d’un enfant de sept ans, Namouss. La nature strictement autobiographique du livre n’est pas clairement mentionnée. Mais on peut la déduire à partir d’un passage du roman. Le narrateur y nomme en effet les parents de l’oncle de Namouss. Ils portent le même patronyme que les grands-parents de l’auteur.
Dans toute autobiographie, c’est la partie relative à l’enfance de l’autobiographe qui est la plus attachante. « Le fond de la jarre » n’échappe pas à cette règle. Il s’y confine même. Puisque le livre entier se limite au temps de l’enfance de Namouss sous le protectorat à Fès. Cette époque fait visiblement figure de paradis perdu aux yeux de l’auteur. C’est ce qui explique le bonheur et la nostalgie qui transparaissent clairement dans les mots.
Le lecteur va ainsi découvrir de belles pages concernant l’apprentissage du français par Namouss à l’école et sa passion pour les trois salles de cinéma de la ville. Mais il ne faudrait pas croire que Namouss est le seul personnage du roman. Il y en deux tout aussi importants : Ghita (la mère de Namouss) et la ville de Fès. Ghita est sans doute le personnage le plus attachant du livre. Le roman lui est dédié. Les pages les mieux inspirées la mettent en scène. Les répliques hautes en couleur sortent de sa bouche. De surcroît, elle apparaît comme une femme très en avance sur son temps. Tout en respectant les coutumes et traditions fassies, elle n’hésite pas à insuffler un vent de doute sur les pratiques en vigueur – y compris celles qui se rapportent à la religion. Ainsi à propos des contraintes du mois de ramadan : « Elle est bien belle, notre religion! On doit passer toute la journée étranglée comme des chiens. Le gosier sec et les intestins qui jouent de la trompette. Ni repos le jour, ni sommeil la nuit ».
L’autre personnage important est Fès. La ville et ses quartiers que le narrateur ne se lasse jamais de répéter : Sekkatine, Janane sbil, souk El-Attarine, souk Nejjarine. Le narrateur se laisse souvent aller au lyrisme lorsqu’il décrit sa ville natale. Par ailleurs, ce livre ne peut se lire indépendamment des autres écrits de Laâbi. C’est grâce à eux qu’il prend un sens. Sans eux, il ne serait que grâces vaines de quelque écrivain en verve. Il ne serait qu’une contemplation stérile et complaisante.
L’autobiographe ne met pas une once d’auto-critique, de réserves ou de recul à l’égard du monde de son enfance. Mais une fois opposé à ses autres livres, ce roman prend un autre sens. Laâbi y montre qu’il a beaucoup d’humour. Qu’il n’est pas seulement un auteur des espaces humides et obscurs des prisons. Que son passé de militant ne l’a pas privé de sa capacité au rire.

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